Nancy, Théâtre de la Manufacture, ce mercredi 24 octobre 2018, dans le cadre (souple, permissif !) du Festival « MICHTÔ ». (1)

Cette année, le MICHTÔ a éparpillé ses spectacles : les comédiens, les musiciens et  les clowns se sont répandus, pour la joie des grands (et même des vieux) et des petits encore scolarisés.

« La sortie de résidence » : donc il y avait résidence, nous a-t-on expliqué, quinze jours à la Manufacture, pour préparer « le premier spectacle de rue en salle » (à cause du temps qu’il fait dehors, paraît-il, mais ça, c’est un vilain mensonge sur la Lorraine, il faisait très beau ces quinze derniers jours). Bref, c’est la sortie, présentée par une charmante animatrice de soirée qui n’oublie pas de faire « éteindre les portables ».

On nous prévient de suite, et à de nombreuses reprises, que ce n’est qu’une ébauche, un brouillon, plusieurs versions sont encore possibles, et nous devrons être indulgents…

scène des 26000

D’après le livret de la Manufacture, aucun résumé n’est possible, c’est un « jeu de massacre »! (3) Effectivement : pas d’argument théâtral, pas de « thèse-antithèse-synthèse », malgré un fond de sauce indéniablement philosophique (2). La création des 26000 couverts aborde, traite, malaxe et restitue au théâtre de grands thèmes philosophiques : la vie, la mort … Métaphysique, sans aucun doute. Et on apprend des choses, à commencer par l’adjectif « irréfragable ». (4)

« Un grand courant d’air frais », dit encore le livret : euh… Frais? Cool, alors? « Irréfragablement jubilatoire » : certainement! (des mots très raffinés, sûrement issus  de l’expérience conjointe du comédien et du spectateur)

La grande salle est comble, nous sommes tous assis, mais c’est comme si les 26000 nous entraînaient à travers les rues, dans une parade géante, un carnaval de folie (ça doit être l’effet « air frais »).

« On explose le carcan du théâtre en boîte, c’est un jeu de massacre … ». Ouille! le livret de la Manufacture n’y va pas de main morte! Mais c’est ça : tout est exploré, avec talent, fébrilité, joie et délire :

  • le langage : l’écrit, l’oral, la déclamation, l’improvisation …
  • la mise en scène, où 3 ou 4 Philippe sont convoqués tour à tour ; où plusieurs débuts (hésitants, désavoués) et plusieurs fins (allez, c’est fini!) sont proposés, puis contestés ; le spectacle est pluriel, c’est un mille-feuille,  où s’entremêlent, se chevauchent les genres, où la parodie, jamais cynique, est reine …
  • les techniques théâtrales : dont la lecture, la parade, le mime, le théâtre d’ombres, le clown … sans oublier une fanfare … jubilatoire!
  • les voix, les corps des comédien(ne)s sont exposés, généreusement représentés : il est question du genre homme et du genre femme, des cheveux (calvitie ou frisettes envahissantes), d’obésité encombrante, de corps âgé et dénudé. On peut tout dire et montrer au théâtre.
  • même les échanges avec le public font partie du spectacle : un « débat » longuement annoncé et réclamé, genre de « théâtre-club » parodique, clôt (enfin, presque) la création… mais là aussi, le public est doucement emmené, et le rire n’en finit pas, tout comme l’ovation qui suit le spectacle.

Intelligent et salvateur : je n’ai jamais si bien ri au théâtre!

« A bien y réfléchir, et puisque vous soulevez la question, il faudra quand même trouver un titre un peu plus percutant »

NOTES

(1) Voir sur ce site: le Festival MICHTÔ

https://wp.me/p7TeeU-2gC

(2) Ou « thèse-antithèse-foutaise », comme dirait l’irrévérencieux Alain Guyard, le philosophe forain. Voir sur ce site:

https://wp.me/p7TeeU-dx

(3) 

Extraits du livret du spectacle, par Philippe NICOLLE, auteur, metteur en scène et comédien :

Les acteurs de la compagnie 26000 couverts présentent au public le résultat des quelques jours du chantier qu’ils viennent d’effectuer au sein du lieu de résidence, en vue de monter un nouveau spectacle de rue …

L’idée du metteur en scène tourne autour d’une procession funèbre et musicale, entre légendes urbaines et faits divers, macabres, ponctuée de scènes-stations censées célébrer l’absurdité risible de la mort.

Chanteurs aux fenêtres, projections lumineuses sur les immeubles, marionnette géante, installation de feux, conversation amplifiée dans un camion-pizza, bref, du théâtre de rue… (…)

Le texte n’est pas encore vraiment écrit, la musique est en cours, il y a des bouts d’essai, des tentatives folles, des idées (saugrenues), des (gros) problèmes d’accessoires, des costumes manquants… Mais comment fait-on pour répéter une procession de rue avec marionnette géante sur un plateau de théâtre? Il y manquera toujours le sens : jouer dehors, c’est convoquer l’aléatoire, refuser le cadre, accepter le chaos, le populaire, la lune qui se lève, le badaud qui s’attarde…

Sans parler de la sécurité, l’accès à l’espace public toujours plus restreint. Est-ce bien raisonnable d’évoquer la Mort dans la rue, par les temps qui courent?

Et surtout pourquoi cette habitude des lieux de résidence de contraindre la troupe à ce rituel étrange qu’est la « sortie de résidence »? Comment communiquer l’indéfini, le potentiel, l’à-peine imaginé? 

Y a-t-il un régisseur dans la salle? Où est le vrai metteur en scène? Pourquoi celui-ci s’habille-t-il en femme? Où commencent la répétition, la représentation, la vie réelle? Pourquoi ces cris d’effroi en coulisses? Quelles sont ces traces sanglantes sur les murs?

Ce sont les cercles concentriques du théâtre dans le théâtre…

arts de la rue2

(4) Prenons notre dico:

Irréfragable, adjectif :

  • Qu’on ne peut contredire : « Les docteurs qui résolvaient ces questions (des questions scolastiques) s’appelaient le grand, le subtil, l’irréfragable (VOLTAIRE, Mœurs, 63)
  • Se dit aussi des choses : autorité, témoignage irréfragable.

Et Irréfragablement, adverbe : d’une manière irréfragable.

Historique : XVIe s. Il n’eust acquiz l’honneur et tiltre d’appoincteur tant irréfragable comme il avoyt, Rabelais, Pant. III, 41Et le tout font avec souveraine et irréfragable autorité, Rabelais,ib. V, 11.Très certains et irréfragables exemples, MontaigneIV, 184.

Étymologie : Lat. irrefragabilis (QUICHERAT, Addenda), de in… 1, et refragari, contredire, dont le radical frag est dans suf-frag-ium(voy. Suffrage).

https://www.littre.org/

Les créateurs:

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