J’emprunte le titre de ces deux articles à la radio libre Lorraine Cœur d’Acier (LCA), fondée en 1979 par la CGT dans la ville de Longwy (Meurthe-et-Moselle), luttant contre la fermeture des usines sidérurgiques.

Après la pièce de Carole Thibaut (https://wp.me/p7TeeU-4Zs), un glanage de documents à lire, à regarder, à écouter:

  • Un roman de Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, 2018, Actes Sud Éditeur. Prix Goncourt 2018. Les villes et les vies sinistrées, après la destruction d’un bassin sidérurgique mosellan, au début des années 90. (Extraits en fin d’article)

Il en est dont il n’y a plus de souvenir, ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé; ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés, et, de même, leurs enfants après eux.

Le Siracide, 44:9, Bible catholique Crampon, 1923.

Cité par Nicolas Mathieu, en exergue de son livre Leurs enfants après eux.
  • Bande dessinée : 2021, Vincent Bailly et Tristan Thil, Lorraine Cœur d’Acier, Histoire d’une radio pirate, libre et populaire (1979-1981), Postface de Baru, Éditeur Futuropolis.
  • Bande dessinée : 2020, Baru, Bella Ciao (Uno), Éditeur Futuropolis. C’est le premier tome d’une trilogie, une histoire populaire de l’immigration italienne, racisme, intégration (notamment dans le Pays-Haut lorrain : Thil, Villerupt, Auboué…) Teodoro Martini, le narrateur, reconstruit son histoire familiale, au gré des fluctuations de sa mémoire, en convoquant le souvenir de la trentaine de personnes qui se trouvaient, quarante ans plus tôt, au repas de sa communion. Le récit se développe comme la mémoire de Teodoro, tout en discontinuité chronologique. Il y est question d’un massacre à Aigues-Mortes en 1893, de la résistance aux nazis, du retour au pays, de Mussolini, de Claudio Villa, des Chaussettes noires, et de Maurice Thorez… Des soupes populaires et de la mort des hauts-fourneaux… En tout, du prix à payer pour devenir transparent. Éternelle violence de l’intégration…

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  • Démolition des bâtiments de la Société de Train Universel de Longwy-Herserange (musique du clip, label: infect)

Colline rouge, la chanson du crassier

Les hommes de la famille :
Un siècle durant, les haut-fourneaux d'Heillange avaient drainé tout ce que la région comptait d'existences, happant d'un même mouvement, les êtres, les heures, les matières premières. D'un côté, des wagonnets apportaient le combustible et le minerai par voie ferrée. De l'autre, des lingots de métal repartaient par le rail, avant d'emprunter le cours des fleuves et des rivières pour de lents cheminements à travers l'Europe. 
Le corps insatiable de l'usine avait duré tant qu'il avait pu, à la croisée des chemins, alimenté par des routes et des fatigues, nourri par tout un réseau de conduites qui, une fois déposées et vendues au poids, avaient laissé dans la ville de cruelles saignées. Ces trouées fantomatiques ravivaient les mémoires, comme les ballasts mangés d'herbes, les réclames qui pâlissaient sur les murs, ces panneaux indicateurs grêlés de plombs. (...) 
(Il) connaissait cette histoire : sous le gueulard, la terre se muait en fonte à 1800°C, dans un déchaînement de chaleur qui occasionnait des morts et des fiertés. Elle avait sifflé, gémi et brûlé, leur usine, pendant six générations, même la nuit (...), il valait mieux arracher les hommes à leurs lits et à leurs femmes. Et pour finir, il ne restait que ça, des silhouettes rousses, un mur d'enceinte, une grille fermée par un petit cadenas. L'an dernier, on y avait organisé un vernissage. Un candidat aux législatives avait proposé d'en faire un parc à thème. Des mômes la détruisaient à coups de lance-pierre.

Nicolas Mathieu, livre cité, p. 87-88.
Leurs enfants après eux :
... Ce truc qui passait en boucle sur M6. (...) un titre qui venait d'une ville américaine et rouillée pareil, une ville de merde perdue très loin là-bas, où des petits blancs crades buvaient des bières bon marché dans leurs chemises à carreaux. Et cette chanson, comme un virus, se répandait partout où il existait des fils de prolo mal fichus, des ados véreux, des rebuts de la crise, des filles-mères, des releuleuh en mob, des fumeurs de shit et des élèves de Segpa. À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s'annonçait comme un épouvantable rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s'appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l'âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n'aurait pas lieu; il ne restait plus qu'à faire du bruit (...) Chacun pouvait rentrer chez soi. 

Nicolas Mathieu, livre cité, p. 51-52.