J’ai découvert la Chanson de Tessa en furetant sur Internet (comme nous le faisons tous souvent!), et j’ai été saisie par la beauté nostalgique, poétique de la musique et du texte.

J’en ai trouvé ensuite de nombreuses versions (j’en partagerai ici quelques-unes), et même celle d’une chanteuse lyrique. Celle que j’entendis la 1ère fois était chantée par Mouloudji. Elle peut être chantée en duo, interprétée tour à tour par les deux personnages principaux, comme dans la version de Valérie Lagrange et Jean-Pierre Kalfon (1966) :

(Notons qu’un « 3ème couplet », ne figurant pas dans le texte original, est ajouté par les deux interprètes. Notons aussi que l’enregistrement présent sur You Tube n’est pas fameux…)

Lewis: Le pire malentendu, c’est d’aimer, Tessa. Et c’est aussi le plus fatigant. (Scène 17)

Voici des précisions sur l’œuvre, glanées au fil de quelques publications, car la Chanson de Tessa a une histoire très particulière!

La Chanson de Tessa est extraite d’une musique de scène, composée par Maurice Jaubert (1900-1940) pour la pièce Tessa, la nymphe au cœur fidèle, de Jean Giraudoux (1882-1944). Attention, mise en abyme : en 1934, Giraudoux adaptait pour la scène française, une pièce de Margaret Kennedy et Basil Dean, pièce elle-même adaptée du roman éponyme de l’auteure! (La 1ère représentation de Tessa fut mise en scène par Louis Jouvet, qui joua aussi un des rôles principaux, celui de Lewis Dodd… Bref).

Ce qui est vraiment intéressant, c’est la raison pour laquelle Jean Giraudoux s’intéressa au texte de Margaret Kennedy. Les personnages de jeune fille passionnent Giraudoux, toute son œuvre les met incessamment en scène : les décrit, les idéalise, avec une grande tendresse. La jeune fille, celle de la période nommée aujourd’hui post-adolescence, si différente de celle d’aujourd’hui :

Sensible et intuitive, mystérieusement accordée aux rythmes de la nature et des êtres, elle est souvent le symbole de la justesse et de la perfection (…) En face de la race des adultes prisonniers de leur médiocrité et de leur veulerie, elle appartient à une race neuve, aux regards droits, préservée des souillures du corps, de l’esprit et du cœur…

(https://www.persee.fr/doc/calib_0575-2124_1970_num_7_1_974)

L’histoire de Tessa peut paraître bien mièvre au lecteur d’aujourd’hui, d’un sentimentalisme très désuet! Pourtant, la profondeur, l’ironie, la tendresse, la gravité sont de toutes les scènes. J’ai aimé cette pièce : quelque chose de l’adolescence éternelle, éprise d’absolu, parle à travers ce texte, quelque part peut-être j’ai dû m’y retrouver.

Tessa, 17 ans, est une adolescente fragile. Je l’ai vue plutôt solitaire, abandonnée aux remous d’un milieu familial peu structurant, égocentré, entre une belle-mère aigre et jalouse, et son père, Sanger, compositeur très admiré et dépressif. Depuis l’enfance, Tessa aime secrètement un musicien, Lewis Dodd : la pièce raconte le terrible destin de cet amour, victime de la faiblesse de Lewis.

Je n’ai pas vu la pièce, mais en lisant Tessa, j’ai entendu jusqu’au point final cette Chanson de Tessa, qui apparaît dès le 1er acte (scène 13), alors que Lewis compose une pièce intitulée Petit déjeuner chez Lucrèce Borgia:

Lewis chante :

Reste ici-bas mon cœur fidèle
Si tu t'en vas, la vie est ma peine éternelle.

Si tu meurs, les oiseaux se tairont pour toujours
Si tu es froide, aucun soleil ne brûlera... 
Au matin, la joie de l'aurore 
Ne lavera plus mes yeux... 
Tout autour de ta tombe, les rosiers épanouis 
Laisseront prendre et flétrir leurs fleurs !
La beauté mourra avec toi, 
Mon seul amour...

Tessa chante :
Si je meurs, les oiseaux ne se tairont qu'un soir 
Si je meurs, pour une autre un jour tu m'oublieras. 
De nouveau la joie de vivre 
Alors lavera ton regard. 
Au matin tu verras la montagne illuminée 
Sur ma tombe t'offrir mille fleurs. 
La beauté revivra sans moi, 
Mon seul amour !

L’interprétation de La Chanson de Tessa par Jacques Douai :

Une autre version, étonnante, par la chanteuse grecque Έλλη Πασπαλά [Éllī Paspalá]. Cette interprétation figure sur son premier album (1988).

Enfin, une version lyrique de l’œuvre : Irène Joachim, soprano ; Nadine Desouche, piano. Enregistré le 23 mai 1959. Radiodiffusion Télévision Française.

Extraits de l’Acte III :

Tessa: (...) Tiens-moi bien. Empêche-moi de glisser.
Lewis: De glisser?
Tessa: De glisser sur l'étoile.
Lewis: Qu'est-ce que tu racontes?
Tessa: Oui. J'ai tout à coup l'impression que nous sommes une étoile. C'est vrai, d'ailleurs.
Lewis: Une sacrée étoile...
Tessa: Jamais je n'y avais pensé auparavant. Mais quand on y a pensé il n'y a plus moyen de faire autrement. Comme on la sent tourner et tourner dans l'espace. Et elle scintille. Et elle fait la belle... Tu te sens glisser aussi un peu maintenant, n'est-ce pas? Tiens-moi bien... L'agréable c'est que nous sommes tous deux seuls sur elle... Seuls vivants... Seuls réels... Nous n'allons pas être longtemps, mais nous le sommes... Rien derrière nous... Rien devant nous... Oh! Lewis! Quel est le moyen de faire qu'une petite seconde devienne Toujours?

(Acte III, scène 4)
Lewis, montrant le lit: Regardez!
Gabrielle: Elle est évanouie, la petite?
Madame Maes: Je te disais bien qu'elle était malade.
Lewis: Elle est guérie... Elle est guérie de tout...
Gabrielle: Tu n'as pas fini d'en voir avec cette petite Tessa, crois-moi, Lewis...
Lewis: Avec cette petite Tessa? Si, j'ai fini... 

Rideau

(Acte III, scène 4)

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Un film portant le même titre que la pièce de Margaret Kennedy: Tessa, la nymphe au cœur fidèle, est sorti aux USA en 1943 (mise en scène d’Edmund Goulding).