Cela vous est sans doute déjà arrivé: émerger d’un rêve en ayant le sentiment qu’il n’est pas fini, et tenter d’y retourner pour le reprendre en route, connaître la suite, et peut-être… enfin… y mettre un point final.

Certains internautes appellent cela: jubjoter !

Et, parlant de rêve, voici un poète…

Shakespeare a écrit La Tempête, l’une de ses dernières pièces, vers 1610 (1er folio 1623). Toute l’action se déroule dans l’île enchantée d’un magicien, Prospéro, qui maîtrise les éléments naturels et les esprits: Ariel, esprit positif de l’air et du souffle de vie, et Caliban qui symbolise la terre, la violence, la mort.

First-page-first-folio-tempest

La Tempête est une pièce poétique, parfois drôle, n’éludant pas la violence et le mal, au langage vigoureux. Elle est remplie de symboles, liés à l’imaginaire des êtres humains, à l’illusion, à la musique, au sommeil peuplé de rêves, aux désirs de liberté de chacun.

Shakespeare, La Tempête, citations extraites du texte établi et traduit par Pierre Leyris, Paris, Flammarion 1991, édition bilingue.

Voici comment Caliban présente l’île enchantée à l’un des visiteurs, et comment, au passage, il illustre le « jubjotage » (nos modernes internautes n’ont rien inventé, à part ce mot bizarre):

Sois sans crainte : cette île est pleine de rumeurs,
De bruits, d’airs mélodieux qui charment sans nuire.
Tantôt ce sont mille instruments qui vibrent, qui
Bourdonnent à mes oreilles. Tantôt des voix,
Alors même que je m’éveille d’un long somme,
M’endorment à nouveau pour me montrer en songe
Dans les nuées qui s’entrebâillent, des trésors
Prêts à m’échoir, tant et si bien qu’à mon réveil
Je supplie de rêver encore. (Acte III scène 2)

Plus loin, le magicien Prospéro explique à Ferdinand, son futur gendre, que la vie elle-même est comme le divertissement de La Tempête: tous ses avatars et manifestations sont éphémères, destinés à s’évanouir dans l’air subtil, sans laisser de traces. Puisque, dit Prospéro:

We are such stuff

As dreams are made on, and our little life

Is rounded with a sleep…

Vous paraissez troublé, mon fils, et comme ému
De crainte ; soyez donc rasséréné, monsieur.
Nos divertissements sont finis. Ces acteurs,
J’eus soin de vous le dire, étaient tous des esprits :
Ils se sont dissipés dans l’air, dans l’air subtil.
Tout de même que ce fantasme sans assises,
Les tours ennuagées, les palais somptueux,
Les temples solennels et ce grand globe même
Avec tous ceux qui l’habitent, se dissoudront,
S’évanouiront tel ce spectacle incorporel,
Sans laisser derrière eux ne fût-ce qu’un brouillard : nous sommes de la même étoffe
Que les songes ; et notre vie infime
Est cernée de sommeil… J’ai l’esprit inquiet,
Pardonnez-moi, c’est l’âge qui trouble mon cerveau…
Mais n’y prenez pas garde :
Allez plutôt vous reposer dans ma cellule, cependant que je fais un tour pour m’efforcer
De calmer ma tête qui bat.  (Acte IV, scène 1)

Beethoven, sonate pour piano n°17 « La Tempête », 3ème mouvement « allegretto »; Interprète: Sviatoslav Richter.

Voici une autre traduction de ce passage:

Le spectacle a pris fin. Comme je vous l’ai dit déjà, nos acteurs étaient des esprits. Ils viennent de s’évanouir dans l’air, dans l’air subtil ; et, tel l’édifice illusoire de cette vision, les tours que les nuées couronnent, les palais fastueux, les temps solennels, oui, tout le vaste monde avec tous ceux qui le possèdent, se dissoudront un jour, et, comme ce spectacle chimérique disparu, ils ne laisseront pas subsister derrière eux la moindre traînée de nuages. Nous sommes faits de même étoffe que les rêves, et notre courte vie s’achève en un sommeil. Seigneur, je suis tourmenté à l’extrême ; veuillez être indulgent à ma faiblesse, car un grand trouble règne dans mon vieux cerveau. Ne vous inquiétez point de mon infirmité ; mais, si vous le voulez, retirez-vous dans ma cellule pour y prendre un peu de repos. Moi, je vais faire un tour de promenade pour apaiser mon esprit bouillonnant.

Shakespeare, La Tempête, Traduction de Jacques Papy, 1960, Éditions Le Club du Meilleur Livre. Acte IV, scène 1