« River » est une série en 6 épisodes, présentée en 2015 sur la BBC. Elle a été diffusée en version multilingue sur Arte, et maintenant est disponible sur la plateforme Netflix.

J’ai beaucoup aimé cette série policière: mélancolique, pas classique du tout, elle aborde hardiment le thème d’une sorte de « folie »: John River, flic fatigué, anti-héros, voit et entend sa coéquipière, Jackie « Stevie » Stevenson, alors qu’il a assisté à sa mort en pleine rue. River ne croit pas à l’accident, et travaille à le démontrer. D’ailleurs, Stevie n’est pas la seule, entre les défunts, à se rappeler au bon souvenir de River.

La réalisation et l’interprétation sont excellentes, le décor londonien, sombre et prenant. Ce que j’aime aussi dans les séries britanniques (et scandinaves, elles ont ce point en commun), c’est le casting : les acteurs et actrices sont des êtres humains, pas des beautés fatales, et il y a toujours une parfaite cohérence des rôles, âges des personnages, professions… 

L’hebdo « Telerama » publie en 2016 une interview d’Abi Morgan, scénariste de la série « River »:

Abi Morgan, une des scénaristes et dramaturges britanniques les plus douées du moment, s’est fait connaître en signant le scénario de La Dame de fer (2011) et les deux excellentes saisons de « The Hour », une série historique.

River met en scène le deuil douloureux de John River, un flic londonien d’origine suédoise (Stellan Skarsgard), dont la partenaire Stevie (Nicola Walker) a été abattue devant lui trois semaines plus tôt. Un antihéros impulsif, perdu, qui entend les défunts et discute avec eux (dans sa tête).

https://www.telerama.fr/series-tv/abi-morgen-apres-river-je-ne-ferai-plus-jamais-de-polar,144660.php 

Extraits:

Vu de l’extérieur, John River parle tout seul. On le prend pour un fou. L’est-il ? J’ai imaginé River pour lutter contre la stigmatisation des maladies mentales. Pour être quelqu’un de créatif, un détective, un artiste ou… une scénariste, il faut être un peu « fou ». Être fou, c’est ne pas penser comme les autres, par des moyens détournés, non-linéaires. Ceci étant dit, River souffre bien de troubles psychiatriques, mais ça ne fait pas de lui un « fou » dangereux. Il est au contraire à l’aise dans son esprit malade.

Il ne va pas si bien que ça, non ? Dans sa tête, il se sent bien, mais pas dans la société, où il peine à trouver sa place. Un flic doit-être un observateur du monde autour de lui, pas le centre de l’attention, ce qu’est River avec son comportement étrange.

Ce n’est pas le premier flic télé au comportement étrange. Quand ils font des déductions, les grands enquêteurs parlent souvent tout seuls… Absolument ! Les grands détectives sont souvent des génies, et ne sont donc pas loin d’une forme de folie. L’auteur, comme le flic, démêle une histoire. Les artistes sont dans une conversation permanente avec eux-mêmes, avec leurs histoires. En tout cas, moi, je parle beaucoup toute seule. C’est assez surréaliste. (…)

Puisqu’on passe une partie du temps dans la tête de River, diriez-vous que votre série est parfois fantasmatique ? Elle va chercher l’extraordinaire dans quelque chose de très ordinaire. Il y a un élément de « magie réaliste », mais Stevie n’est pas un fantôme. Je ne crois pas aux fantômes. Elle est l’expression de la souffrance psychologique de River, ce qui en soit dépasse la simple réalité. Il y a quelques années, pour un autre projet, je suis allée à la rencontre d’un groupe de patients qui entendaient des voix. Ce qui m’a le plus fascinée, c’est qu’ils n’apprennent pas à ne plus les entendre, mais à leur répondre en les visionnant, comme River. Pour ça, ils effectuent un véritable travail de metteur en scène de leurs propres troubles – ce qui m’offre à moi une formidable mise en abyme.

Comment mettre ça en scène ? N’est-ce pas risqué de filmer un personnage qui parle tout seul ? On peut rapidement tomber dans la caricature… C’est en effet délicat. Tout repose sur le comédien, sur sa capacité a prendre cet exercice au sérieux, à être le plus réaliste possible. A se dire que ces manifestations sont psychiatriquement crédibles, qu’elles ne sont pas un effet fantastique grotesque. Ce que Stellan a su remarquablement faire, à mon avis. River sait que Stevie et les autres personnes qui lui apparaissent ne sont pas vraiment là, mais il croit en ce qu’il voit, il sait que les émotions qui provoquent leurs apparitions sont vraies.

Ces apparitions ne sont-elles pas un mécanisme de deuil ? Bien sûr, River est une série sur le deuil. On y voit ce détective lentement laisser partir celle qui partageait son quotidien professionnel, et revenir sur ce qu’il ressentait pour elle, sur des sentiments qu’il n’osait pas avouer quand elle était encore en vie. C’est une série dont les personnages se cherchent, et cherchent leur place dans la société, ainsi qu’un hommage à Londres, cette ville d’étrangers, cette métropole qui accueille l’autre et invite chacun à trouver son identité et à l’affirmer dans la masse. (…)

Comment écrire un personnage qui communique essentiellement avec ses émotions – quelle que soit leur manifestation ? C’est le genre de personnages que je préfère, ceux qui possèdent un univers intime ample, un monde intérieur vaste, et qui restent longtemps insondables, mystérieux. La particularité de River, c’est qu’il se révèle sans cesse aux téléspectateurs, par ses visions, ses monologues… mais qu’il est opaque pour ceux qui l’entourent dans la fiction.

Ses visions l’aident à être un bon flic. Est-ce dire qu’il est meilleur parce qu’il est sous le choc? Je pense que chaque tragédie que nous vivons n’est pas seulement un grand malheur. C’est aussi un événement qui augmente notre capacité à être en empathie avec les autres. River a vu mourir sous ses yeux Stevie. Il est donc en effet en état de choc. Mais il est capable de faire de son deuil une force émotionnelle pour comprendre et se rapprocher des victimes, des suspects comme des coupables qu’il traque – qui sont eux aussi en état de choc. Sa maladie est une malédiction en même temps qu’un don. (…)

Tu es cinglé dit Stevie « fantôme » à John River, et elle développe l’idée, ajoute pas mal d’épithètes pour qualifier son coéquipier, qu’elle réussit à faire sourire… Je reprends et je complète:

Anormal… agité… cinglé… marteau… sonné… toqué… égaré… abruti… louf… dingo…  tu perds le Nord… t’es à l’Ouest… tu débloques… tu bats la breloque… t’as un p’tit vélo… tu perds les pédales… tu perds la boule… t’es détraqué… cinoque… digue-digue… tu dérailles… t’es timbré… frappadingue…  fêlé… allumé… fada… fondu… jeté… perché… brindezingue… tapé… sinoque… cintré… barjot… tu bats la campagne… t’as pété les plombs… t’as fondu un boulon… t’as pété un câble… tu pavillonnes… tu déménages… t’es braque… azimuthé… t’as un grain… t’es toc-toc… ravagé du bocal… zinzin… givré… dérangé…  t’as une case en moins… t’as une araignée au plafond… t’es pas tout seul dans ta tête… t’as un pète-au-casque… Bref, t’es fou!!!

River 4