Cet article est la transcription d’un moment de radio, dans l’émission Boomerang d’Augustin TRAPENARD, sur France Inter, diffusée le 6 janvier 2019.

L’écrivaine Jeanne BENAMEUR, interrogée par Augustin T., y livre ses réflexions sur son enfance et ses parents, l’exil, la langue maternelle et le travail d’écriture.

J’ai essayé une transcription fidèle de cet oral, mais j’ai dû inventer une façon de rendre  les intonations et le rythme de l’échange. J’espère que tout cela reste fidèle.

Avec Jeanne BENAMEUR, auteure invitée.

Romancière et poétesse, invitée de « Boomerang » pour L’exil n’a pas d’ombre, aux Editions Bruno DOUCEY : la traversée du désert d’un homme et d’une femme qui marchent l’un derrière l’autre, guidés par l’horizon de la liberté.

« Les romans de Jeanne BENAMEUR: Pas assez pour faire une femmeLes insurrections singulières ou encore Laver les ombres sont publiés chez Actes Sud. Dans L’exil n’a pas d’ombre, Jeanne BENAMEUR nous parle de frontières, de départs, de silences, de mots, et évoque la force émancipatrice des livres. On marche dans les pas de deux exilés, un homme et une femme. Vous nous parlez, Jeanne, de langage, de mots et de livres…»

Éditorial d’Augustin TRAPENARD :

« Nous, première personne du pluriel, il est temps de dire nous », écrivait Edwy PLENEL dans un texte magnifique en 2016, un manifeste de nos causes communes, dont voici un court extrait qu’on ne cite jamais :

« Dire nous, mais quel « nous », au fait : le « nous » de l’égalité, sans distinction d’origine, de condition, d’apparence, d’appartenance ou de croyance, de sexe ou de genre ; le « nous » des exigences communes, où s’imagine le « concrètement », l’espérance, là où nous vivons, là où nous travaillons, là où nous habitons, dans tous ces lieux où nous faisons déjà route ensemble ; le « nous » des audaces démocratiques, sociales, écologiques et culturelles, sans lesquelles il n’est pas de confiance retrouvée dans un avenir partagé ; le « nous » des humanités conscientes, de leur relation vitale à la nature, à la terre et au ciel, à l’eau et aux plantes, aux autres espèces, au tout-vivant du tout-monde dont « nous » sommes, le « nous » de notre richesse commune, le « nous » de toutes les minorités actives dont sortiront demain les majorités inventives, ce « divers » qui fait l’exceptionnelle pluralité de la France, de sa langue comme de ses territoires, de ses paysages comme de ses nourritures, de ses sons et de ses images, de ses cultures et de ses récits. » Edwy PLENEL, sur le « Nous », première personne du pluriel.

Quel sens Jeanne BENAMEUR donne-t-elle au « nous » ?

A.T. : Pourquoi est-ce que c’est si difficile aujourd’hui de dire « nous » ?

J.B. : C’est quelque chose à quoi j’essaie de réfléchir, je n’ai pas de réponse magique ; par contre, ce que je pense : la règle grammaticale, on dit « nous » à partir du moment où il y a un « je » qui va s’additionner à d’autres. Or en fait, le vrai « nous », ce n’est pas ça. Ce serait facile, de faire je+je+je = Nous. Je pense que le vrai « nous », et le texte de PLENEL est très beau pour ça : entrer dans le « nous », c’est accepter d’être transformé par les autres ; et ça, on a du mal ! On veut bien les côtoyer, on veut bien être à côté, on veut bien manifester côte à côte, mais on ne veut pas être transformé.

A.T. : Pourquoi, Jeanne BENAMEUR, aujourd’hui plus que jamais, il y a nécessité, il y a urgence à le trouver et à le construire, ce « nous » ?

J.B. : Parce que je pense que nous sommes très proches de quelque chose d’urgent. Il n’y a pas hélas que la catastrophe écologique annoncée. On est dans une catastrophe humaine, qui se vit déjà. Il n’y a qu’à aller dans les rues le soir, pour voir les gens qui dorment dehors … Je me rappelle que, quand j’étais enfant, dans ma ville de La Rochelle, il y avait deux ou trois clochards qu’on connaissait, ils avaient des noms. Et maintenant quand je passe dans les rues, pas que dans ma ville, mais partout, il y a plein de gens qui dorment dehors.

A.T. : Dans quel état ça vous met ? C’est la tristesse, c’est la colère qui dominent ?

J.B. : Ça me met dans un terrible état, parce que j’ai le souvenir de mon fils, petit, qui avait vu à la télévision une terrible émission : une petite fille se noyait dans la boue, à l’autre bout du monde ; et il m’avait dit : « Mais, on ne peut RIEN FAIRE ? » Et moi, c’est cet état-là dans lequel je suis. Alors, j’essaie de voir ce que moi, je peux faire.

A.T. : Cette impuissance, c’est un moteur pour l’écriture ?

J.B. : Oh ! L’écriture est là depuis… toujours, et, non, l’impuissance n’est pas un moteur pour l’écriture. L’écriture est une nécessité, c’est autre chose. Par contre, mon engagement dans le monde, oui, et l’écriture en fait partie.

L’exil:

A.T. : En tout cas, la question de l’exil, parce que c’est de cela que vous nous parlez en creux, est absolument centrale, non seulement dans votre travail, mais aussi dans votre histoire intime, personnelle. Qu’est-ce qu’il vous évoque, ce mot « exil » ?

J.B. : La langue ! Le premier exil, c’est celui de la langue. Et je m’interroge beaucoup : je viens d’une famille… Mon père était de langue arabe, et ma mère venait d’Italie du Nord, et elle avait parlé allemand aussi dans sa jeunesse. Il y a ce mélange de mes parents ; et ils avaient choisi la langue française : moi, je parle français, j’écris en français, je rêve en français ! Mais pas que : derrière, il y a l’italien, et la langue arabe que j’ai entendue quand j’étais enfant ; et ça me travaille énormément, de savoir quelle est ma vraie langue maternelle.

A.T. : Quand êtes-vous arrivée en France ?

J.B. : J’avais 5 ans et demi quand je suis arrivée.

A.T. : Et quels sont les premières images, ou les premiers bruits de cette arrivée ?

J.B. : Je me rappelle que la première chose, c’était le gris, parce que je suis arrivée l’hiver, dans une ville au bord de l’Atlantique. Je venais d’endroits solaires, et tout d’un coup j’ai eu l’impression du gris. J’ai appris toutes les nuances du gris, et en fait j’adore cette ville maintenant, et j’adore l’océan.

Les livres:

A.T. : Exil de la langue, exil géographique, mais également exil littéraire. À quelle sorte d’exil la découverte de la littérature et du monde des livres vous a-t-elle confrontée ?

J.B. : Quand on écrit, on se met en exil de la langue commune. La langue que nous parlons ce matin ensemble, c’est la langue commune. Quand j’écris, je peux me permettre d’entrer dans un autre rapport avec la langue. Je me mets en exil de la langue commune pour aller chercher la langue singulière, qui est celle de mon propre corps en fait. Et ce n’est pas la même. J’essaie – et c’est une espérance un peu démesurée – de partager cette langue-là, la langue singulière, avec d’autres, qui eux aussi ont d’autres langues singulières.

A.T. : Qu’est-ce que c’est, pour vous, un livre, quel genre de compagnon est-ce ?

J.B. : C’est ma maison ! J’ai beaucoup déménagé ; là, j’ai l’impression d’avoir trouvé une maison qui me convient. En fait, quand je suis n’importe où, le livre, quand je l’ouvre, c’est ma maison, c’est comme ça que je retrouve un « chez-soi ». C’est dans l’écriture silencieuse, c’est dans le silence de l’écriture.

A.T. : Quand avez-vous pris conscience que lire des livres, c’était aussi un acte qui, d’une certaine façon, vous éloignait de votre famille ? Parce que cela aussi est fascinant dans ce que vous racontez…

J.B. : Je me suis rendu compte qu’on ne lisait pas la même chose, et en même temps j’ai un regard plein d’affection pour les lectures de mes parents. Il n’y avait pas de bibliothèque chez moi, donc on n’était pas des lecteurs. Ma mère lisait des romans-photos, et elle aimait ça ; moi j’essayais d’en chiper et de lire ça aussi, en ayant l’impression d’accéder à quelque chose d’interdit ! Mon père lisait plutôt du côté de l’Histoire, ou des livres plus religieux. Moi, je suis entrée dans la littérature avec l’école, c’est l’école qui m’a apporté cela.

A.T. : Il y avait une incompréhension de la part de vos parents ?

J.B. : Pas du tout ! Il y avait un désir très fort que je suive ma route. Ils m’ont beaucoup soutenue.

A.T. : Étrangement, est-ce qu’écrire des livres a été une façon de réparer ce lien possiblement brisé avec les vôtres ?

J.B. : Non, parce que le lien n’a pas été brisé. Mais quand on grandit, on fait sa route, chacun, chacune, en dehors de nos histoires, en-dehors de la mienne ; et forcément, à un moment, on regarde sa famille d’un autre œil. J’ai élargi ma famille : elle ne se réduit plus à une famille de sang. Ma famille, aujourd’hui, c’est beaucoup plus large.

A.T. : Vous avez dit « nous », en somme…

J.B. : Oui, j’essaie…

Extrait du texte « L’exil n’a pas d’ombre », lu par Jeanne BENAMEUR :

« Il n’y a que dans le livre que j’arrivais à marcher en paix. Je marchais dans les signes, mon corps était emporté. J’allais et je vibrais toute. Mon sang était vif sous ma peau. Oh ! Que j’aimais l’aventure de lire les signes. Oh ! Ma joie, toute ma joie ! C’est ma joie, qu’ils ne supportaient pas ? Sans eux, ma joie ! Sans eux, une joie pour une fille toute seule. Ils ont déchiré mon livre. Dans mon livre, je voyais ce que les yeux ne voient pas : des images et encore des images. C’était ma force, ma merveille. Le livre a ouvert en moi des portes immenses, plus rien ne peut les refermer, plus rien. Ils l’ont déchiré, mais les portes battent à l’intérieur de moi. Rien ne peut refermer ce qui a été ouvert. Je veux découvrir, je veux continuer l’aventure du livre. Découvrir, découvrir ! Devant moi, autour de moi le sable fin, si fin que parfois j’ai l’impression de marcher dans la poussière. Il faut écrire dans la poussière. Dans la poussière, c’est là qu’il faut écrire son nom. »

A.T. : « Ils ont déchiré mon livre », c’est pour ainsi dire la seule information que vous nous donnez sur cette femme qui marche, et sur les raisons potentielles de son départ. Qu’est-ce qui se joue pour vous dans cet acte dont on devine la violence?

J.B. : C’est toute la violence qui est là, et qui a toujours été là, qui est là encore, dans le monde, c’est ça qui est redoutable : la violence contre ceux qui lisent, contre ceux qui osent l’aventure de la liberté, parce que lire c’est quand même être libre. Lire, c’est multiplier sa vie, c’est devenir quelqu’un qui est au bout du monde, qui a un autre âge, un autre sexe ; tout ça on s’en fiche, quand on lit : on devient quelqu’un d’autre, et du coup, on ressent des choses. C’est peut-être là qu’on peut s’approcher du « nous », le fameux « nous », parce qu’on accepte cette transformation, que nous propose le livre.

A.T. : Donner accès au livre, faire en sorte qu’un individu devienne lecteur, ça a toujours été un de vos grands combats…

J.B. Oui ! Oui, oui ! J’essaye à ma façon, dans mon petit monde à moi, de soutenir ce que le livre peut apporter, et l’accès au livre.

A.T. : Je pense aux ateliers que vous animez en Seine-Saint-Denis, mais aussi à votre travail d’enseignante.

J.B. : J’ai été enseignante, y compris dans des lieux où le livre est très loin, et les ateliers sont là pour ça. Vendredi, je serai à Grigny pour rencontrer des élèves, sur le ramadan de la parole par exemple.

A.T. : Quand vous les faites écrire, en quoi la pratique de l’écriture peut-elle contribuer à  révéler des lecteurs ?

J.B. : Je pense que quand on écrit, quand on se frotte justement à essayer de trouver ce dont je parlais tout à l’heure, à savoir cette langue singulière, et qu’on comprend la liberté que c’est avec les mots, on devient un lecteur extrêmement aigu.

A.T. : Les révéler à eux-mêmes comme des êtres de langage, en réalité.

J.B. : Oui, et révéler que la langue n’est pas que la langue que transmet l’école ; et c’est très bien, la maîtrise de la langue ; mais qu’il y a autre chose, un art de la langue.

A.T. : J’ai l’impression que vous nous dites, en creux, que parfois le langage ou la  langue, font peur.

J.B. : Mais bien sûr qu’ils font peur ! Parce qu’on a tellement mis le mot, justement, à une place qui n’est pas sa bonne place, entre les êtres humains, on finit par penser que les mots nous trompent, que les mots sont trop difficiles, qu’on ne va pas trouver ses mots. Et derrière, il y a aussi le fait qu’on se dit, mais nous, on n’a pas d’imagination ! Combien de fois j’ai entendu ça ! Et le mot fait image, le mot est fait pour faire venir des images, pour nous rendre visionnaires, pas spectateurs. Visionnaires !

A.T. : Qu’est-ce qui vous fait peur, ?

J.B. : Dans la vie, vous voulez dire ? La peur : la peur de la peur, c’est la pire des choses ! Et j’essaie de travailler pour m’en débarrasser le plus possible. C’est difficile ! Mais quand j’écris, effectivement, j’ouvre quelque chose d’une liberté qui est la mienne, et j’ai moins peur (…)

L’écriture:

A.T. :  (…) Quand avez-vous commencé à écrire ?

J.B. : J’ai commencé à écrire avant de savoir lire ! Le souvenir de mon premier désir, c’était de demander à ma mère, sur le petit tableau dans la cuisine, de me former les lettres de l’alphabet.

A.T. : Vous dessiniez, somme toute…

J.B. : C’est ça, c’était du dessin ; et après, j’ai écrit de petites histoires, quand j’avais 7 ans, et je n’ai jamais arrêté.

A.T. : Déjà de la poésie ?

J.B. : De la poésie, oui, très tôt !

A.T. : Le premier livre que vous avez publié, il y a 30 ans, « Naissance de l’oubli », c’était de la poésie. Qu’est-ce qu’il y avait, derrière ce titre ?

J.B. : J’essaie de réfléchir à cela ; peut-être qu’il y avait le fait que, justement, il faut avancer, en laissant derrière soi des mémoires qui nous encombrent, quelquefois.

A.T. : Il faut apprendre à oublier…

J.B. : Oui ! Et moi, j’ai appris à faire alliance avec l’oubli, c’est-à-dire qu’à présent, quand des choses me passent par la tête, je n’ai pas tout le temps un carnet, je ne note pas à longueur de temps. Je me dis, si j’oublie, c’est que c’était oubliable !

A.T. : Mais les mots, est-ce qu’ils peuvent au moins quelque chose pour vous ?

J.B. : Ah oui ! Les mots peuvent beaucoup, parce que les mots ouvrent pour moi des territoires, à l’intérieur de moi, que parfois je ne connais pas. C’est pour ça que j’écris aussi. Par exemple, quand j’écris « L’exil n’a pas d’ombre » ou « Ceux qui partent », un mot peut faire venir tout un espace. Aucun ne me vient à l’esprit, car cela se passe dans le secret et l’intimité de mon bureau. (…) Virginia Woolf a été pour moi une très grande découverte. C’est quelqu’un que je lis et relis, tout le temps. Elle a cette façon extraordinaire de pouvoir dire une émotion immense en vous parlant, par exemple, des marches de l’escalier, que quelqu’un ne descendra plus. Elle n’a pas besoin d’autre chose. Tout le texte avant vous amène : tout d’un coup, les marches sont là, et vous avez les larmes aux yeux, parce que la disparition est là aussi.

A.T. : Et à l’entendre, c’est comme si elle disait que l’écrivain est celui qui doit se charger sans cesse de réinventer la langue.

J.B. : C’est ça, je suis d’accord ; et Virginia Woolf l’a fait de façon merveilleuse. Je pense que chacun de ceux qui écrivent essaie, c’est une tentative à chaque fois.

La langue:

A.T. : Quelle langue est-ce pour vous, la langue française ?

J.B. : C’est une langue des nuances ; et ce qui me désespère aujourd’hui, c’est à quel point on veut en faire quelque chose de binaire, où il faut dire oui ou non, vous savez, les réponses : oui, non, dites en quelques mots ! Alors que c’est une langue magnifique, dans laquelle on peut entrer. Mais c’est une langue avec laquelle il faut prendre son temps !

A.T. : Vous dites parfois que, sans l’arabe et l’italien, votre manière d’écrire ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. En quoi ces langues-là ont-elles fait de vous l’écrivain de langue française que vous êtes aujourd’hui ?

J.B. : Ces langues, elles sont là… Je suis adossée, moi, à ces langues. Elles sont à la fois, comme des ruines, mais vibrantes, et elles m’ont donné une façon de regarder les mots avec un petit écart. Il y a le petit écart, qui me permet de considérer le mot dans sa densité, comme quand on peint quelque chose, et que tout d’un coup l’objet va vibrer ; le mot, c’est pareil, le mot vibre.

A.T. : Cet écart, c’est l’exil, dont vous nous parliez tout à l’heure, exil de la langue, de la littérature, exil géographique, et dont par là vous faites une richesse…

J.B. : Oui, j’essaie, j’essaie… C’est l’écart qu’ont vécu mes parents, qui ont choisi la langue française, et qui m’ont élevée dans la langue française. Bien sûr, ma mère me parlait italien quand j’étais très petite…

A.T. : Ça voulait dire quoi, choisir la langue française ?

J.B. : Ça voulait dire : être plus français que les Français ! C’était le credo de mon père, c’étaient les années 60 ! Et c’était l’intégration « à mort » !

A.T. : Ce que vous dites en somme, c’est que les frontières entre les langues sont poreuses, toujours, qu’elles se nourrissent les unes des autres…

J.B. : Oui, et ça veut dire aussi qu’on a une langue d’avant toutes les langues, chacun d’entre nous. Quand on est sorti du ventre de notre mère, on ne parlait pas. On a la langue de notre corps. On a ce petit temps, avant d’entrer dans l’alphabet, où on n’est pas encore dans l’articulation du langage. On entend, mais on ne parle pas.

A.T. : Alors le silence serait une langue ?

J.B. : Oui ! Cette langue archaïque-là, qu’on essaie de retrouver quand on peut, et qu’on trouve dans le silence de l’écriture.

A.T. : Comment la fait-on advenir en poésie, cette langue silencieuse ? C’est passionnant…

J.B. : Je pense qu’il faut lâcher l’intention. Si on essaie de la faire advenir, on n’y arrive pas ! Il faut laisser là encore les mots se poser, et les mots génèrent le silence…

A.T. : C’est-à-dire qu’elle se réalise dans l’acte de lecture, en fait ?

J.B. : Elle se réalise dans la venue, déjà, parce que ça vient de notre propre corps, ce silence et les mots, c’est un rythme, c’est notre respiration. Après, le travail, et c’est un travail, c’est l’écriture.

A.T. C’est un texte sur les frontières que vous nous avez écrit ce matin, ce texte s’appelle « Sauver notre peau ». Ce n’est pas rien, de sauver sa peau…

J.B. : Non ! Et c’est une belle expression, parce que la peau est un organe ; et c’est vivant, la peau.

Sauver notre peau :

« Quand j’écris, je sauve ma peau, palpitante. C’est la seule frontière au monde acceptable, celle qui respire entre le dedans et le dehors, vibrante. Quand j’écris je la garde vivante, pour pouvoir aller dans le monde. La peau ne protège de rien. Je sauve ma peau en lisant, en écrivant. La puissance des mots me donne force. La littérature est là pour ça : pour que notre peau reste cette limite fragile, à peine, et suffisante. Les murs, les barbelés, les contrôles et les armes ne protègent pas ; ils séparent, c’est tout. Notre peau nous relie. Notre seule vaillance, c’est accepter de ne pas rester intacts, que nos vies se côtoient, se heurtent ou s’éloignent. Mais c’est dans ce mouvement que nous vivrons, peau à peau, au risque de l’altération, toujours. Sans ce risque, aucune altérité véritable. Sans ce risque, aucune humanité véritable. Je veux continuer à sentir le monde, être traversée, transformée par la vie des autres, leurs joies, leurs colères, comme je suis traversée par le souffle de l’océan, ou l’odeur sableuse de la mer de Lybie. Alors j’écris, je laisse les mots m’habiter, me travailler, j’y passe ma vie, et c’est ma liberté. Quand je peux partager, c’est ma joie. Aujourd’hui plus que jamais, sauvons nos peaux d’hommes, de femmes, gardons-les libres, fragiles, éphémères. Il n’y a pas d’autre façon de vivre ensemble : chaque vie, comme un poème, précieux, imparfait, à tenter, chaque jour ».

A.T. : C’est un texte politique, Jeanne Benameur, un texte de résistance…

J.B. : Mais le poétique et le politique sont liés…

A.T. : C’est comme cela que vous l’envisagez aussi, votre métier d’écrire ?

J.B. : Oui, je pense que c’est un acte politique, c’est le mien.

A.T. : Dans le cadre de l’écriture, ou également dans le cadre de lectures ?

J.B. : Dans le cadre de l’écriture, c’est quelque chose d’intime, dans le cadre de lectures et de partages, cela devient quelque chose de politique.

N.B. : cette transcription peut être utilisée, à condition de respecter les règles de citation.

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-06-fevrier-2019