« Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire » (Raymond Queneau, Zazie dans le métro, 1959)   (note 1)

« Y a pas d’souci … » ͣ  … « J’dis ça, j’dis rien! … » … « On va pas se mentir! » … et autres « J’ai envie de dire … » … ou « Au jour d’aujourd’hui » ͨ

😊🙃  ͣ Une litote, qui dit notre humeur optimiste derrière la noirceur des choses de la vie!    ͨ  L’expression « au jour d’aujourd’hui » a été employée par de grands auteurs : George SAND, Maurice GENEVOIX, et A. de LAMARTINE, dans « Les Méditations » (1820) : « L’univers est à Lui, Et nous n’avons à nous que le jour d’aujourd’hui! »  😊🙃

Détournements en tous genres …

Citons ainsi de célèbres impropriétés : « On est sur Paris » (à la place de « à Paris »). Au restaurant, on peut aussi « être sur une fondue de poireaux » (!) mais si on est « sur un Chablis », on a tout bon, car c’est un terme officiel en œnologie… Vous a-t-on souhaité une belle journée, un bel été ou une belle année? Alors, le temps qui passe et les saisons  n’ont plus à être « bons » comme avant, mais « beaux » et « belles »? Bah! N’en déplaise aux journalistes et animateurs radio-tv, qui usent et abusent de ces formules, elles n’ont plus rien d’original.  Vous avez aussi sûrement entendu des amis raconter qu’ils ont « fait«  Venise, Milan, ou les îles Machin-chose! (Ont-ils une liste avec des cases à cocher?) 🙃😁 Et que dire encore de l’adjectif petit(e), employé à toutes les sauces : une « petite sauce », tout comme un « petit service » révéleront  ainsi leur caractère affectueux, cajolant, pour ne pas dire infantile! Mais qu’y-a-t-il de caché derrière ce petit service qu’on vous demande?? Bref, avec cette avalanche de mignonnes petitesses, c’est en somme un « Tout va très bien, Madame la Marquise »! ❤👌 Et pendant ce temps, le célèbre  au fond  accompagnera un énoncé on ne peut plus banal, tandis qu’un serveur, urbain et attentionné, vous souhaitera une bonne, voire une excellente dégustation de votre simple petit noir au comptoir! Enfin, est-ce que j’ose parler du jour où ma (très bonne) blanquette de veau fut qualifiée de TUERIE (!) par une jeune Juliette voulant exprimer son bonheur gustatif?!

Les hommes politiques, journalistes, et autres débatteurs publics opèrent aussi une « dé-sémantisation » quand ils commencent une phrase avec ce très-à-la-mode Pardon de vous le dire, et autres HonnêtementFranchement

À quoi ça sert?

Ces expressions, mots, tournures on les entend, répète; puis on les oublie, difficilement, et pas toujours! Elles sont du « parler pour ne rien dire, faire contact, un langage de pure convivialité, bref, une tentative de rester cordial! »; ou de meubler un moment d’embarras, de détendre un instant d’anxiété …Elles (ils) font partie de ce que les linguistes appellent la « fonction phatique » du langage : tout ce qui sert à maintenir le contact; une musiquette qui comble les silences, les « blancs » de la communication!

Ces tics et modes, ces « gimmicks » existent aussi à l’écrit, ce sont les Je reviens vers vous, les Bien cordialement, les À bientôt et autres À très vite qui terminent nos courriels, dans leurs désespérantes banalité et platitude! Mais il faut bien terminer le mail, et je bats ma coulpe, ma prose banale et plate utilise évidemment ces formules !

C’est en écoutant l’autre jour une petite émission d’Ali REBEIHI, sur France Inter (note 2), que me sont revenu(e)s toutes ces expressions parfois affreuses, ces tics lamentables, ces façons à la mode de s’exprimer, qu’on regrette à peine dites!

On en dit toujours plus qu’on ne croit!

Et cela va plus loin, ainsi que l’ont expliqué quelques éminents spécialistes présents à l’émission (note 3) : quand on PARLE, on est « avec » les autres, on fait partie du groupe, et cette appartenance est primordiale. (note 4)

(Les paragraphes qui suivent sont de simples transcriptions de l’oral radiophonique, je me suis permis d’y ajouter la ponctuation et les accentuations qui m’ont semblé utiles.)

Julie NEVEUX, linguiste:

Le tic de langage est un moteur d’agrégation sociale. Il ne faut pas alors être trop sévère avec ces petits « signes vides de sens », ces « formules-masques ». Ils font partie, pour l’humain parlant, du PLAISIR D’APPARTENIR!

Thibaut DE SAINT MAURICE, professeur de philosophie :

Cette histoire de « tics » pose un problème simple. Il y a des choses que nous disons, et je dis ça, je ne dis rien, sans trop savoir pourquoi nous les disons, sans être capables d’en donner le sens, ou de leur donner un rôle précis dans ce que l’on est en train de dire; on ne va pas se mentir ! Le langage, à travers les mots que nous employons, selon certaines règles, est d’abord un OUTIL DE COMMUNICATION. Il a d’autres fonctions, mais nous nous exprimons pour communiquer une information, décrire une structure extérieure, exprimer une émotion … Et du coup, pour tout cela, nous choisissons les mots qui nous paraissent les plus pertinents; et pourtant, j’avoue, dans toute cette opération viennent se glisser des tics : des mots ou des expressions qui n’apportent pas de précision supplémentaire, qu’on prononce machinalement, par réflexe, sans pouvoir s’en empêcher (comme on dit …)

A. REBEIHI:  » Nous ne savons donc pas vraiment ce que nous disons, Thibaut? »

–  Oui, je crois que c’est clair: cela montre que nous ne nous maîtrisons pas complètement, qu’en fait nous échappons à nous-mêmes… Et peut-être pour deux raisons: la première pourrait reposer sur l’hypothèse freudienne de l’Inconscient; après tout, le « tic » serait au langage ce que le « toc » serait à l’action, le SIGNE d’une tension inconsciente; le tic permettrait de meubler un embarras, de détendre une anxiété; cela indiquerait que nous ne sommes pas les maîtres en notre propre maison; c’est un peu déstabilisant, car cela surgit au cœur du langage. Or nous avons bien l’impression d’être l’auteur conscient de ce que nous disons! Nous pensons, quand nous le disons, SAVOIR CE QUE NOUS DISONS, nous pensons CHOISIR les mots que nous employons …

La deuxième raison pour laquelle nous ne savons pas tout le temps ce que nous disons, c’est que nous sommes des êtres sociaux. La langue que nous parlons est un FAIT SOCIAL et, comme le fait remarquer E. DURKHEIM (fondateur de la sociologie), un fait social a deux caractéristiques: son caractère général, et son caractère coercitif. Un fait social s’impose à un grand nombre de personnes, et il exerce une influence.

Le tic, c’est le signe particulier, au cœur de ce que nous disons, de notre appartenance, ou bien à une culture, à une époque, à un milieu. Mais c’est aussi, en ce sens-là, le signe que nous ne nous appartenons pas entièrement à nous-mêmes. Au fond, au cœur de ce que nous disons, quand nous parlons, nous disons aussi que nous ne maîtrisons pas tout ce que nous disons! Alors c’est agaçant, souvent, mais aussi c’est beau! Car, que ce soit l’Inconscient ou l’appartenance sociale qui nous déterminent, nous disons toujours bien plus que ce que nous disons au sens strict! LE TIC DE LANGAGE N’EST PAS ABSURDE, ce n’est pas seulement un « bug ». En fait, il nous raconte aussi. Du coup, quoi que nous disions, NOUS N’ÉCHAPPONS PAS AU SENS.

Marielle DARRIGRAND, sémiologue :

Les tics de langage sont comme les postillons! C’est du CORPS, et c’est toujours le corps de l’AUTRE. Et c’est le corps un peu dégoûtant quand même … C’est ce qu’on n’aime pas dans la communication, finalement; Donc c’est intéressant, et ça nous agace tout le temps! Et quand on s’aperçoit que nous-mêmes les avons ⌈ces tics⌉, d’une certaine façon c’est une petite HAINE DE SOI qui pointe, et à ce moment-là on se culpabilise, on se dit: « Moi aussi, j’ai intériorisé cela! ».

Le langage, nous le métabolisons, c’est du corps, c’est NOTRE CORPS.

Je voudrais un tout petit peu défendre les tics de langage, parce que ça nous permet aussi d’ ÊTRE ENSEMBLE. C’est ce qu’on appelle le CODE, par opposition à la langue personnelle, qu’on peut imaginer, et qu’on imagine (toujours!) EXTRÊMEMENT PERSONNELLE, subjective. Donc, quand on sort un gros tic, un truisme COMME TOUT LE MONDE, alors là! C’est une blessure narcissique!

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(1)

Zazie 16675-2

Zazie2

Laverdure

(Images INTERNET)

(2) https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-11-juillet-2019

(3) Julie NEVEUX (linguiste), Quentin PÉRINEL (journaliste), Jean-Loup CHIFFLET (écrivain), Mariette DARRIGRAND (sémiologue), Thibaut de Saint Maurice, professeur de philosophie.

(4)

Les adolescents sont des créatures grégaires, et l’instinct grégaire, ça vous fige dans des procédures mentales et émotionnelles. Raison pour laquelle les poissons vont en bancs et les abeilles en essaims. Raison pour laquelle les hirondelles reviennent chaque année à Capistrano. Raison pour laquelle, dans le comportement humain, la « ola » déferle dans les stades de foot et de base-ball, et les individus se noient dans la foule, simplement parce que la foule est là.

Sous peine d’être exclus du troupeau, les garçons ont tendance à porter les mêmes shorts baggy et à se laisser pousser les mêmes trois poils sur la figure. Les filles adoptent le même style de robes et deviennent dingues des mêmes groupes.

2019, Stephen KING, Fin de ronde, traduit de l’anglais (États-Unis) par Océane BIES et Nadine GASSIE, Éditeur ALBIN MICHEL Le Livre de Poche.