Ce livre a obtenu le Prix du Livre Inter 2003.

Pierre Péju campe le personnage d’Étienne Vollard, libraire. C’est un être étrange, pas vraiment attachant, parfois pathétique. Vollard est grand et fort, encombré d’un corps de cent dix kilos, qu’il ne sait pas – n’a jamais su – habiter.

Cet homme immense et lourd comme un rocher (p. 193)

Vollard habite l’Isère. Il connaît bien la montagne, il y fait beaucoup de randonnées épuisantes; mais ce n’est pas un vrai sportif. Au début du livre, il observe, fasciné, puis s’essaie sans succès au saut à l’élastique; il retrouve à la fin ce décor familier, devenu hostile :

Autour de lui, le vent sifflait. Désolation de ce coin du monde. Vide et vanité de ce repli de Chartreuse, en l’absence des beaux jeunes gens musclés, bronzés qui jouaient à se jeter dans l’abîme, mais réussissaient à vivre avec une apparente facilité. (p. 197-198)

Il tient une vieille librairie, à la belle enseigne, « Le Verbe Être » :

Au fond du magasin régnait une pénombre à laquelle il fallait s’habituer, mais certains matins, près de la porte vitrée, le soleil pénétrait avec une telle générosité qu’on ne résistait pas au plaisir d’ouvrir un livre dans la clarté du jour qui tiédissait le papier dont le grain étirait ses ombres, et dont la blancheur s’étalait tel un désert de signes. Lenteur, lumière, lecture : un vrai bonheur! (p. 67)

Vollard est un intellectuel, dont l’extrême solitude a été habitée, dès l’école primaire, par les livres et le foisonnement de leurs mots. Les livres l’ont aidé, consolé, puis dangereusement envahi. Dans « La petite Chartreuse », des chapitres entiers sont consacrés à cette passion dévorante de Vollard, qui est aussi la passion du narrateur, ce rêve de « passer le plus clair de son temps dans la compagnie des livres et des écrivains ».

Clip extrait du film « La petite Chartreuse », de Jean-Pierre DENIS (2005)

Les mots envahissants : les livres se sont installés dans l’esprit de Vollard, mais ils habitent aussi son corps. Ils sont là, compacts dans l’obscurité, matière brute, non symbolisés, au pied de la lettre. Vollard a un don, qui est aussi une malédiction : une faculté hyper-mnésique extraordinaire, puisqu’il a retenu et peut dire, citer, raconter, tous les livres qu’il a lus. Étienne Vollard est incapable d’oublier. Et quand il ne les exprime pas, ces souvenirs de livres l’envahissent, le harcèlent, l’empêchent de dormir, lui font exploser le crâne. Plus tard, il essaiera de les partager avec Éva, d’en faire « quelque chose », de faire revivre Éva grâce aux mots des livres.

Milliers de phrases enroulées dans la mémoire de Vollard en une grosse pelote. Milliers de phrases qui se déroulaient, illuminant le noir (…) Des phrases arrachées aux livres, depuis les premières lectures de l’enfance (p. 114)

Jusqu’à la fin, où certaines des phrases qui déboulent prennent sens pour Vollard :

(…) une phrase, qui, comme une chienne, revenait lui tourner autour : « … la privation de contacts, je le savais, était finalement ma catastrophe, tout comme autrefois elle avait été finalement nécessité et bonheur … » Puis une autre phrase se fit insistante, puis d’autres, encore timides, spectrales, mais Vollard comprit que cette masse murmurante et rampante allait se répandre d’un moment à l’autre (…) (p.198)

La vie d’Étienne Vollard bascule, une fin d’après-midi, dans la pluie froide et sombre de novembre, lorsque, au volant de sa camionnette de travail chargée de livres, il heurte Éva, une petite fille égarée au sortir de l’école, perdue et fragile, presque abandonnée par une pauvre mère : terrain-vague, poussière, fumée, transparence d’une bulle de savon.

Éva et Vollard ont en commun la solitude, ils pourraient se rencontrer. Mais « La petite Chartreuse » n’est pas une « feel-good » histoire. C’est une histoire très dure, violente, cette rencontre est marquée de prémices mortelles. Et Pierre Péju (le narrateur?) écrit durement cette histoire.

Extrait de la 4ème de couverture :

Affublé d’une paternité d’emprunt, Vollard, jusque là introverti et solitaire, commence à réciter à l’enfant plongée dans le coma des textes littéraires, contenus dans sa mémoire fabuleuse. Lorsque l’enfant s’éveille, elle a perdu l’usage de la parole. Alors, fuyant ses insomnies et ses angoisses anciennes, le libraire emmène Éva marcher dans les paysages de la Grande Chartreuse (…) Ce roman-conte est aussi un hymne inoubliable à la littérature, une méditation sur le fragile pouvoir des livres.

Oui. Mais quand on aime les êtres humains plus encore que les livres, on pleure en lisant « La petite Chartreuse ».

Car ce livre s’achève sur des déchirements, des drames, une absence totale de rédemption. Sur l’idée que la littérature, ses millions de mots, ses histoires magnifiques, innombrables, ne font qu’accompagner des vides, des manques, des solitudes ; ils peuvent aider, consoler, enrichir l’intellect, devenir affects ou émotions, mais sont difficiles à partager.

Et ils ne sont rien en eux-mêmes, ils ne peuvent rien créer par eux-mêmes, comme Vollard le croyait, peut-être. Les mots des livres, désincarnés, sont des signes vides, ils n’existent que dans l’imagination de l’homme, pour son imaginaire (et c’est déjà ça);

Les mots ont besoin des liens humains, de l’amour humain, pour créer (ou recréer) du vivant.

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2002, Éditions Gallimard, et collection Folio. Prix du Livre Inter 2003

« La petite Chartreuse » est aussi devenu un film de Jean-Pierre DENIS, sorti en 2005, avec Olivier Gourmet, Marie-José Croze, et Bertille Noël-Bruneau dans les rôles principaux.

J’avais vu le film à la télévision il y a quelques années, et, ayant lu le livre de Pierre PÉJU, j’ai voulu revoir le film (en DVD). C’est une autre œuvre au cinéma : le livre est transposé par Jean-Pierre DENIS, et bien que ce soient des images, elles s’incarnent. Dans le livre, les mots faisaient la loi, dans le film ce sont les corps qui parlent : vie, désirs, mort. Tout comme la montagne, ils sont offerts à notre vue, à nos oreilles. Les épreuves, les tourments physiques deviennent une réalité des sens. Le réalisateur a adopté d’autres points de vue que l’auteur, sur les personnages principaux, et sur quelques personnages secondaires. Il y a des ajouts, des suppressions, et cela aboutit à donner au spectateur des explications (dont on pouvait se passer à mon avis). Mais la fin, toute autre également, est sublime, d’une remarquable densité, mettant en scène une rédemption par les mots, montrant le pouvoir des mots.

« La petite Chartreuse », de Jean-Pierre DENIS, est mis en scène de façon sobre, j’ai trouvé les acteurs excellents. C’est un film remarquable.