Livre publié chez P.O.L. en 2011, et récompensé la même année par le prix « France Culture – Télérama.

Nicolas FARGUES est né en 1972. Je ne sais pas trop pourquoi je mentionne ce renseignement, qui figure sur la page de garde de mon édition de poche. Peut-être parce que cette date me parle : mes deux premières filles sont nées aux alentours de 1970.  Nicolas FARGUES, pourrait-il (comme on dit) être mon fils? Je ne crois pas …

Plus profondément, ce – roman? récit? (voir sa genèse dans l’article cité à la fin) – ce texte bouleversant parle de filiation et de parentalité. Explore, de façon déchirante, le lien père-fils, parent-enfant. Questionne ce « Tu verras » qu’on balance sans y penser dès que, bien obligés, on se mêle d’éduquer nos enfants. Explore l’indicible, inexpugnable culpabilité, inhérente à nos vies de parents, et d’enfants de nos parents, en Occident.

Mon père me criait de remonter mon jean au-dessus de mes fesses, de cesser d’écouter des chansons vulgaires sur mon iPod, de rapprocher mes coudes à table et de ne pas faire la tête chaque fois qu’il voulait m’emmener au musée. Il ajoutait toujours : « Plus tard, tu comprendras que c’est pour ton bien que je te disais ça, tu verras. »

(4ème de couverture)

Rien n’a été épargné à l’enfant du récit, ce pré-adolescent fragile et dur, incompris et  incompréhensible, jusqu’à la mort.

Rien n’a été épargné à son père, dans ce récit à la première personne: l’abandon de l’épouse, la médiocrité des relations amoureuses et sociales, l’éloignement d’une sœur bien-aimée, la fragilité et l’incertitude d’une nouvelle relation.

Et Nicolas FARGUES n’épargne rien à son lecteur, dans un récit haletant, qui, peu fragmenté, semble ne jamais pouvoir s’interrompre, les mots, d’eux-mêmes, simples pourtant, crient leur pesant d’effroi et de douleur.

Extraits du livre:

Ce visage que, d’ici quelques minutes, une fois tout le monde passé dans la pièce voisine où le cercueil tout entier serait promis au four, ce visage que j’interrogerais une dernière fois avant les flammes, sans y lire plus rien de douze années aussi prometteuses qu’inutiles, douze années de la vie d’un être dont il avait fallu qu’elle soit brutalement interrompue pour que je comprenne qu’elle donnait un sens à la mienne, nulle autre trace de ces douze années de chair vivante que deux paupières plombées et des contours de marbre. (p. 40)

(…) tandis que mes paupières crevaient sous le trop-plein de larmes, afin de parer aux moments les plus insoutenables, la nature a bien fait les choses pour les hommes : le corps est ainsi conçu qu’il trouve des solutions pour nous empêcher de mourir de chagrin, un peu comme on finit par s’évanouir sous la torture. (p. 46)

(Un) épisode m’a fait mesurer combien fragile est l’existence de ceux qu’on aime le plus au monde, combien la vie, à tout moment, est susceptible de se retourner contre vous, aussi imprévisiblement qu’un animal domestique frappé de démence vis-à-vis de ses maîtres. (p. 107)

(…) Je ne suis pas drôle. Je n’aime pas m’amuser, je n’aime pas sortir, célébrer les anniversaires, réveillonner, aller danser, faire la fête, tout ça. À chaque fois, je me force. Je me force pour tout, d’ailleurs. Il n’y a que lorsque je m’occupais de mon fils que j’avais le sentiment de ne pas me forcer, moi qui m’étais toujours cru incapable de m’émouvoir vraiment. (p. 129)

Dès quinze ans, ils cherchent à te couillonner sans scrupules, comme tout le monde. Et toi, tu leur pardonnes parce que ce sont tes enfants. Parce qu’il ne viendrait à l’idée d’aucun parent sur terre d’admettre que ses propres enfants sont des étrangers comme les autres. (p. 147)

 » Là, maintenant, ça te passe complètement au-dessus de la tête, Turner. Maintenant, Turner, tu t’en fiches. Mais plus tard, quand tu seras grand, lorsque tu entendras le nom de Turner, eh bien tu te souviendras de ce tableau et tu me remercieras de t’avoir amené ici, tu verras. » (p. 157)

Tu verras, de Nicolas Fargues

Article du journal « L’Express », du 21/03/2011:

https://www.lexpress.fr/culture/livre/nicolas-fargues-se-met-a-nu_969431.html