• 7 : Extraits de Rimbaud, dernier voyage, d’Alain Vircondelet.
Exergues proposées par l’auteur :

« Ainsi monologuait-il au fin fond de l’Abyssinie. C’est la girafe humaine qui parlait toute seule dans les hautes herbes de brousse. »

Henry Miller

« Car il n’y a d’écrit que l’écrit du poème. Les romans vrais sont des poèmes. »

Marguerite Duras

Extraits du texte d’Alain Vircondelet :

Les Ardennes :

Après Charleville (…), il y avait les Ardennes. La terre encore sauvage, épaisse et grasse des forêts, ouvertes aux grands secrets, à l’enchantement obscur des sentiers bouchés de ronces, comme des lianes, et l’ombre noirâtre des montagnes, âpres de silence.

Il n’a jamais perdu de vue les neiges qui plombent l’hiver, des ébauches de massifs qui ne parviennent pas à s’élancer, et retiennent, ramassés sur eux-mêmes, du froid, du silence opaque. Mais avant tout, la Meuse. Elle vient peut-être des glaciers du Nord, après les montagnes, on ne sait trop où. La Meuse retient le regard. On s’éloigne avec elle.

p. 21
La mère (la mère Rimb’, la mother), et la ferme de Roche :

Chacune de ses lettres (1) la désespérait plus qu’elles ne la réconfortait. Les mois, les années étaient passés dans cette attente à laquelle elle avait fini par s’accoutumer. Sa rigueur morale l’empêchait de sombrer dans la mélancolie, alors elle travaillait dur, aux champs, avec les hommes, elle se courbait sur la paille, glanait, mettait en gerbes. Le labeur abrutissait, faisait de Roche un lieu sans date, immémorial. (…) Roche avait absorbé les délires et les rages (2) des Illuminations. C’était là qu’il avait décidé de quitter ses goûts frivoles. Roche avait enseveli ses dérèglements volontaires, était devenu le sépulcre de son passé. Le mutisme de la vieille ferme était sûr, la chape qui avait enseveli ses secrets et ses désastres ne pourrait jamais se relever. (…) Il savait qu’il était du même bois que sa mère, tenace et farouche, et il comprenait ce qu’elle lui écrivait, à mi-mot : « Surtout, soigne-toi bien… au revoir, Arthur ». (…) Tant de fois elle lui avait dit que si le corps lâchait c’en serait fini de ses rêves. C’était pour ça qu’il fallait avoir une vie régulière. Rimbaud. Pour saluer la beauté.

(p. 66)

(1) Les lettres de Rimbaud à Vitalie, sa mère.

(2) Les mots ou expressions en italiques dans le texte citent les lettres de Rimbaud.

Elle (la mère) a cette manière en elle, terrible, implacable, de tout prévoir, d’être prête à tout, de maîtriser ses sentiments. Et puis sa foi la rend inébranlable, presque féroce. Elle déplie la dépêche, la lit sans sourciller, à peine un petit tremblement de lèvres. Te voilà donc, mon fils, tu nous reviens.

(p. 86)