- 4 : Neige Sinno, Triste tigre (récit littéraire autobiographique) : extraits, et courtes critiques :
Le portrait, donc:
Il disait qu’il m’aimait. Il disait que c’est pour pouvoir exprimer cet amour qu’il me faisait ce qu’il me faisait, il disait que son souhait le plus cher était que je l’aime en retour. Il disait que s’il avait commencé à s’approcher de moi de cette manière, à me toucher, à me caresser c’est parce qu’il avait besoin d’un contact plus étroit avec moi, parce que je refusais de me montrer douce, parce que je ne lui disais pas que je l’aimais. Ensuite, il me punissait de mon indifférence à son égard par des actes sexuels. Il me promettait que, tant que je n’en parlerais à personne, il ne ferait rien aux autres enfants.
(p. 22)
Un happy end
(…) bien sûr, il n ‘y en a pas. Il n’y a jamais de happy end pour quelqu’un qui a été abusé dans son enfance. C’est une erreur et une source d’angoisse que de croire au mythe du survivant tel que nous le décrivent les films américains. Ça vous fait croire que le temps est linéaire, qu’il y a une progression de victime à plaignant, de survivant à content.
(p. 86)
Porter plainte
Il n’y a que cette solution. Mais est-ce une solution? Et si c’en est une, pour qui? Parler, porter plainte, c’est faire exploser la cellule familiale. Une fois que les mots sont lâchés, se déclenche le processus multiple d’exclusion. Tout le monde veut se protéger de cet incendie. La honte se propage vite, elle est contagieuse (…) Tout le monde n’est pas prêt à vivre toute sa vie dans cette solitude.
(p. 132)
S’en sortir
Je déteste l’idée que certains s’en sortent et d’autres pas, et que surmonter le traumatisme est un but moralement louable. (…) Qu’est-ce qu’elle fait pour s’en sortir avait demandé le psy. Elle fait des études, elle lit beaucoup, elle lit tout le temps, c’est peut-être un symptôme, pour échapper à sa vie. Non, c’est bien, c’est très bien, avait analysé le lecteur de Cyrulnik, elle s’en sortira grâce aux livres. (…)
J’ai voulu y croire, j’ai voulu rêver que le royaume de la littérature m’accueillerait comme n’importe lequel des orphelins qui y trouvent refuge, mais même à travers l’art, on ne peut pas sortir vainqueur de l’abjection. (C’est l’auteur de cet article qui souligne l’idée en rouge)
(p. 199-200)
S’en sortir (suite)
J’ai longtemps voulu croire que je pouvais considérer le viol de mon enfance comme un élément parmi d’autres. Il m’a pourtant fallu me rendre à l’évidence qu’il y a une différence abyssale dans les possibles catégories de ce qu’on a fait de nous. (…)
Non, s’en remettre ou pas, quand on a grandi dans le viol, est une fausse question aussi. Relève-toi et marche n’est pas applicable dans le cas des violences faites aux enfants. Car pour les enfants, le sujet même de cette phrase, le toi de relève-toi, ainsi que le sujet de la narration (…) celle qui écoute l’injonction, tout ce petit monde a déjà été violé, est toujours, déjà et encore dans le viol. On ne peut pas se relever et se défaire de quelque chose qui nous constitue à ce point. (…) Pour celui qui n’a connu que cela, c’est depuis l’oppression que tout s’organise. Il n’existe pas un soi non-dominé, un équilibre auquel on pourrait retourner une fois la violence terminée.
(p. 201-202)
La honte
(…) ce qu’il a fait, il l’a fait à tous. Il l’a fait à tout le village. D’ailleurs les gens ne s’y trompent pas, qui ont fait semblant pendant des années de ne pas me reconnaître quand je rentrais dans la vallée. J’ai sali la réputation du village. L’opprobre sur nous, mais aussi sur eux tous. (…)
C’est la parole qui fait la réputation, c’est la dénonciation qui fait l’opprobre. (…)
On perd sa famille, c’est évident, on perd son village aussi, on perd son enfance, ses souvenirs d’enfance, ses illusions d’enfance. On gagne quoi en échange? Je ne sais pas. On gagne la vérité, mais c’est quoi la vérité, exactement, je ne saurais le dire.
(p. 233)
Partir ou rester
Quand j’ai su que pour les protéger il fallait garder le silence, je me suis tue. (…) Quand j’ai pensé que pour les protéger il fallait que je parle, j’ai parlé. (…)
Pour pouvoir continuer à vivre elle (ma sœur) fait comme lui, comme tant d’autres gens, elle nie ce qui m’est arrivé, pas les faits eux-mêmes, qui sont indéniables, mais leur gravité. Et moi, pour pouvoir continuer à aimer ma sœur, il faut que j’accepte qu’elle lui ait pardonné, qu’elle considère que ce qu’il a fait est pardonnable, il faut que j’oublie un peu, ou au moins que je fasse semblant, il faut que je fasse, moi aussi, comme si ça n’était pas moi, comme si ça n’était pas grave, comme si ça n’était pas arrivé. D’ailleurs c’est ce que j’aurais dû faire depuis le début et on aurait tous évité de souffrir pendant des années pour rien.
(p. 238-239)
Quelques considérations esthétiques
En exergue de ce paragraphe, Neige Sinno cite Bernard Noël : « L’écriture, parce qu’elle joue à la fois du visible et de l’invisible, éclaire l’obscur. » (p. 244)
Je n’écris pas volontiers dans cette forme autobiographique. J’aimerais pouvoir m’évader de la première personne du singulier, pouvoir me réfugier dans un pluriel quel qu’il soit. Ne pas avoir l’impression désagréable de raconter ma vie.
Voici encore venir de trompeuses analogies sur leurs petits pas de velours, comme des loups rusés de la pensée. Est-ce que l’autobiographie renvoie nécessairement à l’intime, à la sphère privée? C’est une question importante, surtout en ce qui concerne un sujet (…) dont le classement dans la sphère privée fait partie de stratégies d’oppression qui l’empêchent d’être mis en lumière. (…)
Laver son linge sale en famille, c’est souvent garder le silence sur de vilaines histoires, des histoires d’abus, de domination, d’inceste.
(p. 256-257)

Deux critiques :
« Triste tigre est un récit habité par des hantises qui attisent d’autres hantises, un livre gigogne où des questions conduisent à toujours d’autres questions, avec la volonté de faire rendre gorge à un sujet, l’épuiser d’interrogations, d’hypothèses et de raisonnements. Lui faire la peau avec des mots. (…) À 20 ans, Neige Sinno parlera à sa mère et portera plainte avec elle, par crainte que son violeur ne s’attaque à ses enfants. Comment retranscrire la cruelle réalité dans sa crudité ? Qu’est-ce que c’est de grandir dans le mensonge ? C’est quoi exactement, un monstre ? L’image du tigre du titre provient du livre de Margaux Fragoso sur les violences sexuelles, Tigre,Tigre! (Flammarion, 2011), laquelle l’avait empruntée à un poème de William Blake sur l’insondable violence du prédateur. » Olivia De Lamberterie (Elle, 24 août 2023)
« Un livre qui tremble de partout. » Tiphaine Samoyault (Le Monde du 24/08/23)
« Elle creuse sa langue, elle la dissèque, il y a comme une lutte entre elle et le silence. C’est un texte qui déborde de ses pages par ses questions, sa profondeur et ses peurs. Neige Sinno nous parle à cœur ouvert. Et n’est-ce pas ce qu’on cherche à travers la lecture? C’est la vie et la mort qui battent dans ses lignes. » Alice Develey (Le Figaro, 21/09/23)
Et un autre article à lire sur ce site :
« Comme si rien ne s’était jamais passé », lien court ici : https://wp.me/p7TeeU-5LU
