Annexe 1 : extraits de La patience des traces, roman de Jeanne Benameur (2022, Actes Sud Éditeur)
Ce livre est présenté comme un roman, j’ai lu un conte initiatique, un long poème, lent et dépouillé. Le récit a la particularité d’initier, non pas un adolescent ou un jeune adulte, mais un homme d’âge mûr, aux mystères et plaisirs d’une civilisation japonaise insulaire, dans laquelle il se plonge à la faveur d’un break qui s’avère un véritable changement (définitif ?) de vie. Voici la dernière page :
Il n’a jamais fait partie de ceux qui se tournent vers une religion. Pourtant, il a foi dans l’être humain.. Dans sa capacité à aller jusqu’aux confins ignorés.
(…) Il a le sentiment bienheureux qu’il y est. Enfin.
Maintenant seulement il comprend le magnifique saut de la raie Manta.
Trouver l’élan qui fait prendre le risque de quitter son eau.
L’élan qui rassemble tout.
Il n’y a pas d’autre façon de conquérir, un à un, chaque instant d’âme. Et d’éclairer, un peu, chaque fois, l’obscur de notre vie.
p. 196

Présentation du livre par l’éditeur :
Psychanalyste, Simon a fait profession d’écouter les autres, au risque de faire taire sa propre histoire. À la faveur d’une brèche dans le quotidien – un bol cassé – vient le temps du rendez-vous avec lui-même. Il lui faudra quitter sa ville au bord de l’océan et l’île des émotions intenses de sa jeunesse, s’éloigner du trio tragiquement éclaté qui hante son ciel depuis si longtemps. Aussi laisser derrière lui les vies, les dérives intimes si patiemment écoutées dans le secret de son cabinet.
Ce sera un Japon inconnu, un autre rivage. Et sur les îles subtropicales de Yaeyama, avec les très sages et très vifs Monsieur et Madame Itô, la naissance d’une nouvelle géométrie amicale. Une confiance. À l’autre bout du monde et au-delà du langage, Simon en fait l’expérience sensible : la rencontre avec soi passe par la rencontre avec l’autre.
Jeanne Benameur accompagne un envol, observe le patient travail d’un être qui chemine vers sa liberté dans un livre de vie riche et stratifié : roman d’apprentissage, de fougue et de feu ; histoire d’amitié et d’amour foudroyés ; entrée dans la complexité du désir ; ode à la nage, à l’eau, aux silences et aux rencontres d’une rare justesse.
Le point de vue des éditeurs, 4ème de couverture.

Extraits :
Jours étranges, intranquilles :
Simon passe d’étranges jours dans la maison de l’île. La torpeur le saisit souvent. Il faut que son corps s’accoutume à la chaleur humide. Il a découvert une plage magnifique où il se rend tous les jours. Il reste longtemps, à contempler l’eau turquoise, transparente, si différente de son océan. Il nage longtemps. Il perd la notion du temps.
La nourriture qu’on lui propose est succulente, à base de ce que la mer offre.
(…) Il ne demande rien. On ne lui demande rien.
C’est une paix comme il n’en a jamais vécu.
Peu à peu sa tête se vide.
p. 67
La langue d’ici et de là-bas :
Ne pas comprendre la langue d’ici, ne pas pouvoir même la lire, sans doute est-ce là qu’est l’étrangeté la plus intime. Et la paix. Aucune tentation de comprendre. Aucun sens à chercher. Rien. (…)
Retrouver l’état sauvage d’avant l’alphabet. Ce moment où la pensée sait, d’un savoir archaïque, qu’elle est du corps. Avant tout du corps. (…) Un état précieux. Celui d’avant toute chose désirée. La matrice de tous les désirs, elle est là.
p. 70
Le métier d’analyste :
Dans son cabinet aussi des gens ont mis des mois des années à tisser longuement une histoire respirable dans laquelle loger leur vie. Parfois quelques points de broderie quand le vêtement était prêt à être porté, à rejoindre le monde. Et lui il y a mis aussi tout ce qu’il avait. Tout ce qu’il était. A-t-il entendu vraiment chaque souffle chaque silence ? Il a essayé. De tout son être, oui.
p. 146
Cérémonial japonais, résistances :
Nori dépose sur une chaise une pièce de tissu en coton blanc, une sorte de gant assez rêche, une serviette. Pas de savon.
Simon se sent un peu emprunté devant ces préparatifs. Et il doit bien admettre qu’il appréhende un peu. Il sent le cérémonial et ses vieilles méfiances sont aux abois. Les résistances trouvent toujours une bonne niche d’où aboyer…* Il emporte son maillot de bain.
Autant sur son île, il connaît les coins tranquilles où nager nu, le corps nu, et ça lui va bien depuis l’enfance, autant ici, avec des gens qu’il ne connaît pas, il éprouve une gêne. (…) Rien de ce que peuvent lui proposer Daisuke et Akiko ne sera susceptible de le gêner.
*C’est moi qui souligne avec la couleur.
p. 154
