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Remarques : 1. Le thème Mort des étoiles comprend 2 articles. Celui-ci est le premier, il présente une œuvre de Guillaume Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias, et son célèbre Prologue. Le second article (https://wp.me/p7TeeU-3IN) est une réflexion, interprétant un passage connu du Prologue, essayant de le relier à la période de crise sanitaire que nous vivons. 2. Les notes, le cas échéant, sont insérées à la fin de chaque paragraphe.

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La très belle expression : Rallumer les étoiles figure dans le prologue poétique d’une pièce d’Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias, écrite entre 1903 et 1916, et créée en 1917 (1). Le Prologue est une pièce maîtresse de mon propos, mais d’abord, voici le drame qu’il présente.

(1) « Les Mamelles de Tirésias, drame surréaliste en deux actes et un prologue, avec la musique de scène de Germaine Albert-Birot (ou Germaine de Surville), et sept dessins de Serge Férat ».

Les Mamelles de Tirésias : un titre intrigant, on veut y aller voir. De quoi parle cette œuvre audacieuse et (bien sûr) controversée?

C’est une œuvre de jeunesse d’Apollinaire, commencée en 1903, achevée (Prologue, et dernière scène) en 1916. Apollinaire ne voulait pas, je l’ai lu, qu’on l’appelle une pièce ! Selon ses termes, il s’agit d’un drame surréaliste. Bien que son argument s’inspire d’un thème ancien (2), la pièce aborde des thèmes modernes et provocateurs, notamment l’antimilitarisme (scandaleux, la Grande Guerre n’était pas terminée…), et le féminisme !

(2) Tirésias était un devin aveugle de Thèbes, décrit par le poète latin Ovide : « Ayant un jour rencontré dans une forêt deux gros serpents par l’amour réunis, Tirésias les avait frappés de sa baguette, et soudain, ô prodige ! D’homme qu’il était il devint femme, et conserva ce sexe pendant sept ans. Le huitième printemps offrit encore les mêmes reptiles à ses regards : « Si quand on vous blesse, dit-il, votre pouvoir est assez grand pour changer la nature de votre ennemi, je vais vous frapper une seconde fois ». Il les frappe, et soudain, reprenant son premier sexe, il redevint ce qu’il avait été. »
Ovide, Les Métamorphoses, Livre III, traduction de G.T. Villenave, 1806.

Difficile, très difficile, de résumer le drame surréaliste qui se joue dans Les Mamelles de Tirésias ! Thérèse, épouse de son état, refuse les rôles que la tradition et la société lui assignent, essentiellement la cuisine et la procréation. Elle se change alors en homme, fait exploser ses mamelles, devient Tirésias, et part à la conquête de postes de pouvoir (militaire, social, politique…) C’est son époux qui va désormais seul assurer la descendance ; ce qu’il fait avec bonheur, puisqu’il devient l’auteur(e) de 49051 enfants prodiges !

Un opéra, adapté de cette pièce a été composé et écrit en 1944 par Francis Poulenc, rejetant dans l’anonymat la première compositrice.

2010, Opéra de Lyon, mise en scène, décors et costumes de Macha Makeïeff.

Nous étions là mourant de la mort des étoiles… Venons-en au Prologue.

14-18 : pendant la Grande Guerre, (celle que Mon colon, l’ami Georges, poète, préférait), un poète-soldat, Guillaume Apollinaire, servait dans les tranchées. Où de jeunes soldats tentaient de survivre ou succombaient, dans la boue, l’horreur, le désespoir, la mort.

Le Prologue des Mamelles de Tirésias (1916) présente la pièce au public. Si la pièce elle-même fut très controversée, le Prologue (3) fut unanimement salué par la critique. Il est, selon Apollinaire, plus important que la pièce elle-même. Le texte du prologue est composé en vers libres, agrémenté d’alexandrins, de jeux de rimes et d’assonances. Il met en scène le Directeur de la troupe (des comédiens), qui se présente en blessé revenu de la Guerre, célébrant les retrouvailles avec la société civile. (4)

(3) Texte complet du Prologue, »et plus encore » : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Mamelles_de_Tir%C3%A9sias

(4) Didascalie : Devant le rideau baissé, le Directeur de la Troupe, en habit, une canne de tranchée à la main, sort du trou du souffleur.

Les feux des canons sont des étoiles fugaces et meurtrières

Le blessé de Guerre, appuyé sur la canne des tranchées (voir annexe 3), dit un texte qui évoque une nuit au front, où se produit un événement extraordinaire de résistance, alors que le ciel est obscurci, les étoiles annihilées par le feu de l’offensive ennemie :

C'était au temps où j'étais dans l'artillerie
Je commandais au front du nord ma batterie
Un soir que dans le ciel le regard des étoiles
Palpitait comme le regard des nouveau-nés
Mille fusées issues de la tranchée adverse
Réveillèrent soudain les canons ennemis.

Je m'en souviens comme si cela s'était passé hier

J’entendais les départs mais non les arrivées
Lorsque de l’observatoire d’artillerie
Le trompette vint à cheval nous annoncer
Que le maréchal des logis qui pointait
Là-bas sur les lueurs des canons ennemis
L’alidade de triangle de visée faisait savoir
Que la portée de ces canons étaient si grande
Que l’on n’entendait plus aucun éclatement
Et tous mes canonniers attentifs à leurs postes
Annoncèrent que les étoiles s’éteignaient une à une
Puis l’on entendit de grands cris parmi toute l’armée 

ILS ÉTEIGNENT LES ÉTOILES A COUPS DE CANON 

Les étoiles mouraient dans ce beau ciel d'automne
Comme la mémoire s'éteint dans le cerveau
De ces pauvres vieillards qui tentent de se souvenir 
Nous étions là mourant de la mort des étoiles
Et sur le front ténébreux aux livides lueurs
Nous ne savions plus que dire avec désespoir 

ILS ONT MÊME ASSASSINÉ LES CONSTELLATIONS 

Mais une grand voix venue d'un mégaphone
Dont le pavillon sortait
De je ne sais quel unanime poste de commandement
La voix du capitaine inconnu qui nous sauve toujours cria 

IL EST GRAND TEMPS DE RALLUMER LES ÉTOILES 

Et ce ne fut qu'un cri sur le grand front français 

AU COLLIMATEUR A VOLONTÉ 

Les servants se hâtèrent
Les pointeurs se pointèrent
Les tireurs tirèrent
Et les astres sublimes se rallumèrent l'un après l'autre
Nos obus enflammaient leur ardeur éternelle
L'artillerie ennemie se taisait éblouie
Par le scintillement de toutes les étoiles

Voilà, voilà l'histoire de toutes les étoiles

Et depuis ce soir-là, j'allume aussi l'un après l'autre
Tous les astres intérieurs que l'on avait éteints

Le prologue se termine par une étonnante supplique, qui dévoile au public l’essence même du drame surréaliste auquel il va assister, son argument profond :

Je vous apporte une pièce dont le but est de réformer les mœurs
Il s’agit des enfants dans la famille 
(...)

Et que le sol partout s’étoile de regards de nouveau-nés
Plus nombreux encore que les scintillements d’étoiles

Écoutez ô Français la leçon de la guerre
Et faites des enfants vous qui n’en faisiez guère
 (...)

Mais il y a encore là-bas un brasier
Où l’on abat des étoiles toutes fumantes
Et ceux qui les rallument vous demandent
De vous hausser jusqu’à ces flammes sublimes
Et de flamber aussi

Ô public
Soyez la torche inextinguible du feu nouveau.
Ô public…

Apollinaire donne ces détails sur Les Mamelles de Tirésias:

Pour caractériser mon drame je me suis servi d’un néologisme […] et j’ai forgé l’adjectif surréaliste […].
Au demeurant, il m’est impossible de décider si ce drame est sérieux ou non. Il a comme but d’intéresser et d’amuser. C’est le but de toute œuvre théâtrale. Il a également pour but de mettre en relief une question vitale pour ceux qui entendent la langue dans laquelle il est écrit : le problème de la repopulation. […] J’ai écrit mon drame surréaliste avant tout pour les Français, comme Aristophane composait ses comédies pour les Athéniens. Je leur ai signalé le grave danger reconnu de tous qu’il y a pour une nation qui veut être prospère et puissante à ne pas faire d’enfants […]
.

1917, Guillaume Apollinaire, Prologue des Mamelles de Tiresias.

Premières pierres du surréalisme

Des écoles il y en a suffisamment de par le monde, ce qui manque c’est un mouvement assez vaste pour absorber toutes les tendances modernes, dont ce qui a cette sur-réalité qui est l’imprévu même et le moderne par essence. La chorégraphie et la musique sont par excellence des arts sur réalistes puisque la réalité qu’elles expriment dépassent toujours la nature.

écrit Apollinaire, dans une lettre de mai 1917. (Extrait d’un article passionnant : Surréalisme et surréalistes, https://books.openedition.org/pur/35309?lang=fr)

À la fin du Prologue, l’accent est nettement porté sur cette question vitale: la repopulation. La France doit surmonter le traumatisme de la guerre, redevenir une nation prospère et puissante…

Ce qui suit est mon point de vue : l’œuvre de jeunesse du poète (commencée en 1903!), est sublimée par son Prologue (1916), qui transfigure les symboles de la pièce, dont bien sûr un féminisme incandescent! Le réel de la Guerre a fait irruption dans le Théâtre, donnant une temporalité historique au déferlement du spectacle total que voulait Apollinaire, infléchissant son éthique. Nous sommes bien au Théâtre, mais devons, avant que la pièce ne commence, garder à l’esprit la supplique :

Ô public

Soyez la torche inextinguible du feu nouveau.

Les hommes comme les femmes sont appelés à redevenir humbles, à oublier leurs ambitions (les unes, de conquérir liberté et pouvoir, les autres, de mettre eux-mêmes au monde leurs descendants). Les femmes devront reprendre leur rôle immémorial de procréatrices (Qui d’autre, en effet?). Mais au-delà… Cette œuvre surprenante m’apprend bien plus : l’être humain dispose, s’il le veut, d’une créativité puissante! L’expérience humaine est beaucoup plus riche, plus complexe, pleine d’Autrement-que-Prévu parfois iconoclastes, tandis que le réalisme peut s’avérer banal, réducteur, inutile.

Reprendre pied dans la réalité avec feu. Pour le poète, ce sera alors imaginer, créer, et Rallumer les étoiles !

ANNEXES

1

Juin 2021, présentation de la pièce Les Mamelles de Tirésias, par Isabelle Diu, Directrice de la bibliothèque littéraire Jacques Doucet.

Isabelle Diu

Mme Diu est commissaire de l’exposition L’Invention du surréalisme : des Champs magnétiques à Nadja. Le drame surréaliste d’Apollinaire a secoué le monde artistique et littéraire, et profondément inspiré les membres fondateurs du mouvement surréaliste. BnF, du 19 mai au 14 août 2021; https://c.bnf.fr/L7t

2

A l’occasion du centenaire (1917-2017) de la pièce d’Apollinaire: une adaptation, intitulée Autour des Mamelles de Tirésias, mise en scène par Mathieu Sempéré, a été représentée au Ciné XIII Théâtre (Paris 18ème).

3

La canne des tranchées :

Le bâton ne sert pas seulement à tromper son ennui ou à établir un lien avec le monde d’avant. Pour l’homme de corvée et tous ceux qui retrouvent la fange des premières lignes, il y a cette boue gluante qui aspire, retient, absorbe, une boue traîtresse qui trompe, emprisonne, engloutit. C’est souvent grâce à son bâton que le soldat va réussir à s’en extirper et à sauver sa peau. Autant d’histoires de survie que racontent ces humbles bâtons. On comprend donc un peu mieux que les musées les recherchent et que les collectionneurs se les disputent.

100 questions sur la Grande Guerre, J.P. Verney, éditions La Boétie.

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Image de Serge Férat, couverture pour Les Mamelles de Tirésias, 1918, gouache sur papier, 19 × 15 cm, Centre Pompidou, Paris.

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Et vogue l’imagination…

Quel bonheur sera le nôtre
Si les dieux nous accordent 
De gentils petits enfants...
Orchestre Le concert Spirituel, dirigé par Hervé Niquet
Mise en scène de Julien Lubek et Cecile Roussat
Opéra Royal de Versailles
Janvier 2020

(à suivre)