Cette série d’articles est ma façon de raconter une histoire de cette épidémie. On est loin d’une synthèse qui se voudrait objective, encore moins scientifique. C’est une fiction, un point de vue subjectif sur ces événements qui, sur chacun(e) d’entre nous, ont laissé leur marque. Vous y reconnaîtrez en clair des faits réels, connus de tous, et en filigrane mes questions, doutes, et parfois mes colères.

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Oui, le pangolin ressemble peut-être à un artichaut à l’envers avec des pattes. Je cite Pierre Desproges) MAIS : d’une part Desproges s’est excusé du mépris esthétique à l’encontre de ce pauvre animal ; d’autre part, et c’est là le plus important, la communauté scientifique et journalistique commence à faire part de quelques doutes, et même de certitudes : le pangolin ne serait pas à l’origine de la transmission de Sars Cov2 aux humains!

Je l’avoue sans insister, nous l’avions aussi injustement accusé (https://wp.me/p7TeeU-2Wj). Nous sommes tout excusés, tout le monde peut se tromper, a dit l’oiseau de Prévert…

Près d’un an après le début de la pandémie à Wuhan en Chine, les chercheurs ne savent toujours pas avec certitude comment le virus a pu se transmettre à l’espèce humaine. Le pangolin a peut-être été accusé à tort… (lci.fr, octobre 2020)

Le coronavirus du pangolin est trop éloigné du nôtre! déclare Sciences et Avenir (septembre 2020).

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Quoi? Qu’est-ce que j’ai fait?

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et le site geo.fr renchérit :

« Dans une étude parue en août dans la revue Médecine/Sciences, des scientifiques français appellent à la prudence. Bien que le pangolin ait pu apparaître comme le coupable idéal, les origines du SARS-CoV-2 restent inconnues et toutes les pistes sont encore ouvertes. Dans le rôle du coupable idéal : le pangolin, singulier mammifère à écailles vendu jadis sur le marché chinois de Wuhan. Dans celui de l’enquêteur méthodique : le virologue Etienne Decroly, Directeur de recherche au CNRS et co-auteur d’une étude parue en août dans la revue Médecine/Sciences sur les origines du Sars-CoV-2. Tuons immédiatement le suspens de ce coronapolar : l‘animal le plus braconné au monde n’a probablement rien à voir dans cette affaire. Explications:

La découverte dans le génome de coronavirus infectant des pangolins d’une courte séquence génétique apparentée à celle du SARS-CoV-2 humain a un temps fait penser qu’on tenait un possible hôte intermédiaire, mais le restant de son génome est trop distant, déclarait Etienne Decroly fin octobre dans « CNRS Le journal », lesdites séquences n’étant identiques qu’à 89 % (pour le Sras au début des années 2000, elles l’étaient à 99,5% avec celles de la civette) ».

À vrai dire, tout n’est pas encore clair dans cette affaire. Mais le temps est venu, malgré tout, de présenter nos excuses au pangolin. Nous irons donc à Canossa, avec l’aide éclairée de Pierre Desproges d’abord, puis d’Allain Bougrain-Dubourg.

Une Chronique de la haine ordinaire:

Mars-avril 2020 : les ravis du confinement.

Sangliers en goguette dans les rues, renards peinards faisant les poubelles avant les éboueurs, oiseaux qui chantent sans s’époumoner pour couvrir la pollution sonore des villes… Les bêtes adorent le confinement des humains. Qui mieux qu’Allain Bougrain-Dubourg, journaliste animalier, militant écologiste et grand protecteur de la faune sauvage pour se mettre dans leurs têtes ?

(Charlie Hebdo, 14 avril 2020)

Allain Bougrain-Dubourg a donc publié dans Charlie Hebdo, un beau texte, pour sa série Lettres des animaux aux humains confinés. Il donne la parole à notre nouvel ami, le pangolin.

Ça y est, me voilà en haut du podium ! Le panda n’a qu’à bien se tenir, c’est moi désormais qui incarne la faune sauvage en péril. J’ai même une journée mondiale qui m’est consacrée, en février, sur demande de l’ONU.

J’avoue que si j’apprécie cette notoriété, j’en regrette les raisons. En fait, c’est parce que je risque de disparaître que j’apparais désormais en première ligne. Franchement, aux lumières de la notoriété, je préfère l’obscurité de mes terriers. Du reste, je m’active plus volontiers la nuit. Solitaire, j’arpente mon territoire pour localiser et capturer des fourmis, des termites ou tout autre insecte imprudent. Mon arme ? Une langue visqueuse pouvant atteindre les 30 cm de long. Mais plus que cet appendice hors norme, ce sont mes écailles qui me rendent énigmatique. Une véritable armure de chevalier errant. L’inoubliable Pierre Desproges me définissait ainsi : « le pangolin ressemble à un artichaut à l’envers avec des pattes ». La formule qui fit sourire hier m’épouvante aujourd’hui, car ce sont précisément mes écailles qui conduisent à ma perte.

Les bilans officiels révèlent un trafic effrayant. En une seule année, 41 tonnes d’écailles ont été saisies, ce qui représente plus de 34 000 animaux abattus. Et Interpol précise que les autorités ne parviennent à mettre la main que sur 10 à 20 % seulement de l’odieux commerce. Pourquoi un tel carnage ? Parce que ma carapace aurait des vertus thérapeutiques pour venir en aide aux « mal-bandants ». Comme par ailleurs, ma viande est considérée comme l’une des plus fines de la faune sauvage, vous conviendrez que mon avenir s’avère désespérant.

Fréquentant l’Afrique et l’Asie, notre peuple s’est retrouvé otage de vos désirs. Nous sommes devenus les créatures sauvages les plus recherchées sur les marchés de Chine, de Taïwan, du Cameroun, du Bénin et d’ailleurs. Que de souffrance et de misère pour finir ainsi entassés avec des lézards desséchés, des tortues décapitées, des civettes et autres roussettes agonisantes.

À Wuhan, on a compté 110 espèces différentes arrachées à la faune sauvage pour rejoindre le marché fantôme dont vous souffrez aujourd’hui. Je serais avec des chauves-souris un hôte intermédiaire (la formule ne manque pas de poésie!) dans l’émergence du nouveau coronavirus. Il ne s’agit que d’une hypothèse suggérée par l’analyse de 18 cadavres congelés de mes congénères, mais je sens bien que ma culpabilité ne tardera pas à être clamée.

Face à ce constat, la Chine a décrété une interdiction complète du commerce et de la consommation d’animaux sauvages. Il faut qu’une mesure comparable soit appliquée en Afrique et partout dans le monde.

Terminé le braconnage, la maltraitance, l’agonie. La lucidité doit vous amener à en finir définitivement avec notre exploitation. Pendant trop longtemps, vous avez fait couler notre sang entre vos doigts en vous en lavant les mains. Votre future barrière de protection consistera à nous laisser vivre dans une aimable cohabitation sur notre fragile planète.

Histoire, bien entendu, à suivre…

Corinne Rey, dite Coco, est l’autrice de ce dessin. Elle est dessinatrice à Charlie Hebdo.