Cette série d’articles est ma façon de raconter une histoire de cette épidémie. On est loin d’une synthèse qui se voudrait objective, encore moins scientifique. C’est une fiction, un point de vue subjectif sur ces événements qui, sur chacun(e) d’entre nous, ont laissé leur marque. Vous y reconnaîtrez en clair des faits réels, connus de tous, et en filigrane mes questions, doutes, et parfois mes colères.

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Ma façon de raconter…

J’assume cette subjectivité en parlant maintenant des conséquences de la crise sanitaire sur le théâtre. C’est un exemple, parmi de nombreux autres dans le monde du commerce, des loisirs, du sport, de la restauration… Les conséquences dont il est question sont financières bien sûr, mais bien au-delà, on peut y voir une mise à mal de la culture, de l’individu, parfois une crise identitaire.

2021 : tout semble calé cette année, financièrement, symboliquement. Des mouvements, l’occupation de théâtres, continuent, mais les médias, en ce second printemps-covid, semblent avoir entériné et posé un couvercle sur les protestations, comme s’il fallait entendre à la place une certaine résignation… puis une acceptation des normes imposées lors du déconfinement.

Je prends comme exemple les difficultés du Théâtre du Peuple de Bussang (Vosges). Le monde de la Culture en donne actuellement de semblables, très nombreux. Reparler de Bussang, comme un second post-scriptum (voir le premier à https://wp.me/p7TeeU-2oe).

Bussang : le grand vaisseau de bois m’est cher (comme le montrent de nombreux articles de mon site!) Nous, les spectateurs, sommes privés des spectacles vivants qui marquent nos étés à Bussang, au cœur des Vosges. Mais le plus important, c’est que l’idée de dispositions provisoires, idée qui pouvait être encore entendue en 2020, n’est plus d’actualité. La crise sanitaire, et la politique ad hoc mise en œuvre, n’ont plus de caractère provisoire. La guerre annoncée n’est pas finie. En mai 2021, le ciel théâtral ne s’éclaircit que timidement, très timidement. Des jauges très sévères sont inacceptables, pour de nombreux théâtres, notamment pour celui-ci, dont l’action culturelle principale est un festival d’été.

Les documents sonores ou écrits que je livre ici datent de 2020.

Vosges-Matin, mai 2020 :

Le Théâtre du Peuple de Bussang a annoncé en avril dernier l’annulation de sa saison 2020 en raison de l’épidémie. Au Théâtre du Peuple, avec 25 000 personnes concentrées sur les 5 semaines de spectacles, impossible d’imaginer la mise en place de la distanciation sociale et des autres mesures sanitaires dans ce lieu de 850 places. Un choix qualifié de responsable, par la direction, qui ne pouvait pas prendre le risque de la propagation du virus ni engager des frais pour permettre à la saison de se tenir, sans savoir si le public serait au rendez-vous ou encore si l’état en permettrait la tenue en août.
Des pertes de recettes conséquentes, sur un budget global d’ 1 200 000 euros, subventionné pour moitié. La direction espère compter sur le chômage partiel pour ne pas finir l’année dans le négatif et ne pas mettre en péril la prochaine saison.

Les conséquences de la crise sanitaire pour le Théâtre du Peuple à Bussang, entretien de Radio Vosges FM avec Simon Delétang, directeur du Théâtre du Peuple, 11 mai 2020.

à écouter sur Facebook à : https://fb.watch/5lamRgGsZe/ ou à lire ci-après, pour celles et ceux qui ne « pratiquent pas » ledit réseau social.

Simon Delétang, directeur du Théâtre du Peuple :

Le contexte sanitaire n’autorise pas à se projeter dans des accueils massifs de spectateurs. On a une salle de 850 places. On accueille environ 25000 personnes au mois d’août. Et surtout, on est un lieu de création. On ne pouvait pas commencer à répéter les spectacles qui devaient se jouer cet été. Cela fait déjà pas mal d’enjeux. Ensuite, il y avait l’inconnue du public. On avait du mal à imaginer que les gens viennent en vacances massivement dans les Vosges, proches du cluster de Mulhouse. La décision a donc été à la fois sanitaire, économique et responsable. Il n’y avait pas d’autre choix finalement, que de ne pas mettre en péril le théâtre, financièrement, en engageant des dépenses, et puis peut-être annuler après 1 mois de répétitions.

L’arrêt de cette saison, qu’est-ce que cela implique pour vous, pour les personnes qui travaillent sur le secteur, peut-être également pour les finances ?

Cela implique qu’on s’est engagés à régler l’ensemble des contrats qui étaient promis. C’était un peu plus de 80 intermittents et saisonniers qui devaient travailler cet été pendant 3 mois avec nous. L’État, malheureusement, n’est pas encore en mesure de fournir un plan d’aide massive aux structures touchées. Donc on nous a encouragés à faire des demandes de chômage partiel. C’est en cours, on attend de savoir si on va pouvoir bénéficier de ce type de mesures. Si ce n’était pas le cas, on serait dans de très grandes difficultés économiques. Le Théâtre du Peuple n’est pas assez subventionné pour son activité artistique : les fonds proviennent de nos ressources propres en billetterie, en recettes de bar, produits dérivés… On n’a pas ces ressources-là cette année, et si on doit payer tout le monde, on sera en déficit à la fin de l’année, et on mettra vraiment en péril l’année prochaine.

C’est une première. Le Théâtre du Peuple n’avait connu aucun arrêt, sauf pendant la guerre…

Absolument ! C’est un peu comme les Jeux Olympiques. Il y a des événements qui ont échappé aux difficultés qu’ont pu connaître d’autres lieux. Mais là, il n’y avait pas d’autre possibilité, puisqu’en plus c’est un théâtre en bois, on est sur des bancs… Il y a très peu de possibilités pour adapter l’accueil du public. Et si on fait des moitiés de salle, on n’a pas non plus assez de billetterie pour financer la saison.

Le président a annoncé vouloir un plan d’aide pour les artistes, notamment en envoyant les artistes, les intermittents, se produire dans des salles de classe. Est-ce que vous êtes satisfait des annonces ?

La mesure qui satisfait, c’est la prolongation des droits des intermittents jusqu’à fin août 2021, qui permet de protéger ce statut déjà très précaire, qui va pâtir énormément de l’absence d’activité artistique. Sur le reste, il y a des annonces, des mesures, qui sont des choses que l’on fait déjà : aller au contact de la population avec des formes légères, trouver des solutions pour travailler autrement. Par exemple, j’ai mis en place dans les Vosges une tournée que je fais à pied, de village en village, pour essayer de répondre à cette question de territoire plus escarpé parfois. Ensuite, je suis un peu plus mitigé sur la demande de nous transformer, nous les artistes, en animateurs de colonies de vacances. Cela fait partie, pour moi, des choses inenvisageables ; déjà dans la mesure où les enfants ne peuvent pas partir en vacances, il n’y a pas de raison que nous, les artistes, soyons transformés en animateurs socio-culturels. Il faut faire attention à ne pas tout confondre : on doit pouvoir garder notre créativité au bon endroit.

Quel soutien auriez-vous aimé avoir de la part du gouvernement ?

Il aurait été plus simple d’avoir un plan d’aide massif, comme cela a été le cas pour Air France. C’est-à-dire d’un coup mesurer les retombées économiques de notre secteur. Pour Bussang, l’absence de la saison d’été a des conséquences catastrophiques pour tous nos partenaires, fournisseurs, hôtellerie, restaurants… C’est une énorme perte. Si on avait pu avoir aussi ces fonds-là, ça aurait pu nous aider à créer. On nous demande d’inventer de nouveaux dispositifs. Mais après l’annulation de la saison, même avec le chômage partiel, nous n’aurons pas de moyens pour produire ces petites formes. Je suis metteur en scène, comédien, je peux faire des choses tout seul, je peux aller lire des textes sous les arbres, dans la forêt. Mais ce n’est pas cela qu’on attend d’un théâtre aussi ambitieux que le Théâtre du Peuple. On est au cœur d’une difficulté économique, qui pourrait être solutionnée, si effectivement il y avait une sorte de plan d’aide massif. Mais c’est un peu compliqué dans ce contexte.

Vous avez parlé, au début de l’interview, d’une difficulté économique qui pourrait être ressentie en 2021.

Oui, on sera en difficulté si on n’arrive pas à obtenir cette aide de chômage partiel pour l’ensemble des équipes. Si on l’obtient, on arrivera à finir à l’équilibre. La saison 2021 commencera à zéro, donc il faudra qu’on soit très très raisonnables sur tout ce qu’on entreprend. Dans le meilleur des cas, on pourra faire ce qui était prévu. Si on n’a pas cette aide-là, il faudra monter au créneau à nouveau, pour obtenir au moins l’assurance d’une prise en charge de notre déficit. Les entrées représentent entre 350 000 et 400 000 euros de recettes en billetterie, c’est énorme sur un budget d’1 200 000 euros. Le théâtre est subventionné pour seulement la moitié de son budget annuel. Les 50% restant, c’est la billetterie, le bar, les produits dérivés. Notre activité de restauration et bar génère environ 100 000 euros, donc il y a un gros manque à gagner. En même temps, on fait des économies, puisqu’on n’a pas à loger et nourrir les équipes. Malgré tout, le différentiel n’est pas positif.

Le prochain article (https://wp.me/p7TeeU-4rm) décrit une belle expérience théâtrale, montrant que le spectacle vivant refait doucement surface… Alors, courage!

Nancy, Théâtre de la Manufacture, Centre dramatique national.

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