La couture, la cuisine, l’entretien de la maison : jusqu’au début des années 1970, des générations de jeunes Françaises ont été placées dans des établissements d’enseignement ménager, pour y apprendre à tenir un foyer et à se plier à la morale et aux devoirs familiaux. La disparition de ces écoles n’est pas anodine. Elle s’est faite parallèlement au mouvement d’émancipation des femmes, contemporain de mai 68 (mais qui, historiquement, a des racines bien antérieures!). En 1984 est supprimée l’épreuve facultative d’éducation ménagère du baccalauréat, actant la fin des fins des « écoles ménagères ».

Un film récent, La Bonne Épouse, aborde ce sujet sérieux d’une façon joyeuse et décalée, avec des acteurs, et surtout des actrices formidables …

Ce film a dû attendre le « déconfinement » pour sortir en salles. Nouvelle mise en scène de Martin Provost (également réalisateur de Séraphine, Sage-femme, Violette…), La Bonne Épouse est une comédie, dont l’action se situe en 1967 et 1968, dans une école ménagère privée alsacienne… De quel métal était donc fait ce carcan moderne qui emprisonnait tant de jeunes filles?

En préambule, voici quelques idées-force ♠♠♠, extraites des racines coriaces et enchevêtrées de la misogynie :

Une citation, témoin du sexisme qui prévalait en d’autres (?) temps :

Toute l’éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d’eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu’on doit leur apprendre dès l’enfance.

Jean-Jacques Rousseau, L’Émile ou De l’éducation (1762)

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Et Napoléon d’ajouter son grain de sel :

Nous autres peuples d’Occident, nous avons tout gâté en traitant les femmes trop bien… Elles ne doivent pas être regardées comme les égales des hommes, et ne sont, en réalité, que des machines à faire des enfants (…) Il vaut mieux qu’elles travaillent de l’aiguille que de la langue.

Passons aux choses sérieuses : La Bonne Épouse

La Bonne Épouse n’est pas un grand film, mais une comédie aux tons changeants, parfois légère et ironique, parfois grave quand elle évoque le sort des adolescentes de 1967. Regardez la bande-annonce, qui raconte (en gros) l’histoire et donne un aperçu des ressorts comiques du film.

 

Je me suis amusée à lire quelques critiques sur ce film, et j’ai découvert nombre de spectateurs jeunes qui l’ont détesté, l’ont trouvé « outrancier », « ridicule » et généralement « pas drôle », ou destiné au 3ème, voire au 4ème âge… ce qui dit beaucoup d’une certaine mise à l’écart des « boomers » et de leurs infortunées compagnes. Voilà, les critiques en question sont écrites et publiées (fautes d’orthographe comprises!), sur le site Allô Ciné.

J’imagine volontiers que la cible du film, son sujet rarement traité, n’est pas facile à scénariser et à mettre en scène. Le film de Martin Provost montre le tsunami qu’a représenté 1968, particulièrement dans la vie des filles et des femmes. Je suis de la même génération que les jeunes filles du film, et également issue d’un milieu modeste; mais j’ai pu être scolarisée, dans un CEG de filles, un des premiers collèges accueillant (sans examen d’entrée, contrairement aux Lycées de la grande ville!), des 6ème « tout venant », bons élèves méritants des CM2 du secteur. Mon CEG jouxtait justement l’École ménagère (publique) du même secteur, et c’étaient les élèves de cette école qui réchauffaient nos pots de camp du déjeuner, puisqu’il n’y avait pas de cantine scolaire!

J’ai évoqué plus haut les critiques négatives de quelques jeunes gens. Pour ma part, je n’ai pas boudé mon plaisir : d’abord, au tournant de ce film, lorsque les femmes… (je ne dévoile rien) : après un terrible événement, ressort dramatique du scénario, une lourde page se tourne.

Avant ce tournant, les pesanteurs sociétales et éducatives semblent effectivement imprégner le scénario et la mise en scène, ce qui a énervé la jeunesse! Citons par exemple la typologie un peu lourde des jeunes pensionnaires : la révoltée, la fille « légère », la « toujours triste »… Les adultes n’échappent pas non plus à quelques traits caricaturaux, les acteurs et actrices surjouant parfois; mais le sur-jeu contribue aussi à mettre à distance ce quotidien féminin étouffant, dramatique, voire épouvantable (Mention spéciale à Noémie Lvovsky, que je n’avais pas de suite reconnue, dans le rôle de sœur Marie-Thérèse, personnage d’une complexité inattendue…) Il y a dans ce film des ruptures de ton: rires, drames, gêne…, mais le picorage parmi différents styles ne m’a pas gênée, il permet d’aborder des sujets sérieux avec humour, sans grâce ni beaucoup de légèreté certes (tout comme l’époque des années 50-60, qui manquait singulièrement de légèreté!). Mais un humour efficace et salutaire. Les jeunes filles deviennent des femmes, découvrant leur corps et leur sexe, leurs droits, la solidarité et la sororité…

La Bonne Épouse n’est ni un documentaire sur Mai 68, ni un brûlot féministe! C’est un petit roman, plutôt engagé, sur ces années grises et pesantes, dont des personnages emblématiques s’émancipent joyeusement!  La fin du film, séquence-plaisir explosive, chantée et dansée, transforme celui-ci en conte, en allégorie de mai 68. Séquence fantaisiste, entre rêve et réalité (Paris et sa révolution sont encore lointains, à l’horizon de l’image). Et la fin manifeste aussi, je pense, le slogan des révoltes : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat! »

 

Chemins de traverse

♥♥♥ Qui, mieux qu’Agnès Varda en 1977, a célébré l’émancipation douloureuse et joyeuse des femmes?

L’une chante, l’autre pas, d’Agnès Varda (1977, repris en 2018); avec Valérie Mairesse, Thérèse Liotard, Mathieu Demy…  (Pardon pour cette bande-annonce sous-titrée en anglais)

♣♣♣ L’école ménagère

Après avoir obtenu leur certificat d’étude, beaucoup de jeunes filles de milieu modeste intégraient une école ménagère, pour apprendre différents travaux manuels, la couture ou la cuisine…

 

♣♣♣ Joël Lebeaume est professeur en sciences de l’éducation. Voici ce qu’il dit sur l’enseignement ménager en France (extraits d’un article paru dans le Journal des Femmes, sur internet). Vous verrez que, en tant qu’historien de l’éducation, il est beaucoup plus objectif! J’ai insisté sur quelques passages en les mettant en gras:

Cet enseignement s’élabore à l’échelle internationale dans le dernier tiers du XIXe siècle, (dans de nombreux pays). Cette éducation ménagère (est) spécifiquement dédiée aux jeunes filles, c’est-à-dire après l’école primaire.  À cette époque (…), les vertus de la vie domestique et les talents utiles sont une évidence au même titre que l’association jugée naturelle des femmes aux enfants et à la famille. Au tournant du XXe siècle, l’enseignement ménager devient ainsi une exigence pour toutes les jeunes filles, et plus particulièrement pour celles qui sont les plus faiblement scolarisées. Les cours ou écoles sont créés par des associations ouvrières, religieuses, agricoles ou patronales.

(…) Il s’agit de transmettre en milieu populaire « l’esprit ménager », c’est-à-dire les valeurs d’ordre, d’épargne, de prévoyance et d’hygiène (…) et, dans les milieux plus aisés, de promouvoir les pratiques de la maîtresse de maison à l’heure de la crise des domestiques. (…) Ce modèle s’impose à toutes les jeunes filles qu’elles soient ouvrières, employées ou fermières. Dans la division et l’équilibre des rôles sociaux, les femmes sont alors les gardiennes de la santé et de la prospérité familiale et nationale, qualités souhaitées en particulier par le patronat afin de maintenir la force de travail des hommes, qui, sans cet intérieur attrayant, risqueraient de prendre le  » chemin du cabaret  » ! D’une façon assez explicite, et pendant longtemps, il est considéré que la vie familiale et sociale exige cette partition des rôles des hommes et des femmes, les premiers au travail rémunérateur à l’extérieur, les secondes formées à l’art de tenir une maison et de soigner l’intérieur.

(…) Le public des écoles ménagères était principalement composé des jeunes filles de milieu modeste qui complétaient ainsi leur scolarité primaire pour se préparer à la vie, aux travaux domestiques, au jardin potager, aux petits élevages, aux travaux de la ferme et un peu plus tard, pour les ouvrières ou employées, à leur double métier.

On y apprend : cuisine, nettoyage, raccommodage, confection du linge et des vêtements, blanchissage, repassage, cuisine, conserves, puériculture, hygiène, horticulture, jardinage, économie domestique, comptabilité, législation… On y apprend aussi, plus indirectement, l’économie de la non-dépense, l’économie du temps et l’organisation optimisée du travail ménager ainsi que le « management » au sens du « care » et du bonheur, fondé sur le sens pratique, la droiture, la bonne humeur, la joie du foyer (…) Il ne s’agit pas pour autant d’un enseignement de gestes conformes. En effet, l’enjeu éducatif vise la compréhension des pratiques en découvrant ou fournissant leurs raisons scientifiques. La physique éclaire ainsi les phénomènes de cuisson des aliments, la chimie fournit les principes du détachage, la géométrie justifie les règles de coupe-couture. Tous les discours promouvant l’enseignement ménager suggèrent ainsi, au-delà de la moralisation implicite aux activités, une « émancipation des femmes » (c’est moi qui ajoute les guillemets) grâce à cette maîtrise et cette compréhension des principes à la base des actions ordinaires. L’enjeu est double : former les ménagères expertes, leur permettre une professionnalisation et l’accès à des emplois (lingères, cuisinières, métiers de l’économat, de la vente des produits ou objets ménagers…) grâce aux certifications obtenues au cours de leur scolarité (…), notamment via le CAP Arts ménagers. Ces contenus encyclopédiques et cette pédagogie active sont ainsi bien loin des premières propositions fondées principalement sur l’apprentissage de préceptes. (…)

Ces établissements ont vécu grâce à une certaine adhésion des publics, et aussi d’un processus complexe de légitimation de cette scolarisation, qui répondait à des enjeux culturels, sociaux et économiques très prégnants pendant près d’un siècle : la promotion du bonheur familial, du confort domestique, des appareils ménagers puis de la consommation de masse.

Interview complète par Mehdi Omaïs, à lire ici, notamment pour les développements sur l’historique des écoles ménagères, et la justification sociale qu’en donne l’auteur : https://www.journaldesfemmes.fr/societe/combats-de-femmes/2623595-la-bonne-epouse-l-histoire-des-ecoles-menageres-vue-par-joel-lebeaume/ (article mis à jour en juin 2020)

♥♥♥ Et pour se documenter encore : http://www.le-temps-des-instituteurs.fr/ens-sciences-menager.html

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