En 1843, au Canada (province de l’Ontario), la très jeune Grace Marks et James McDermott, deux domestiques, sont arrêtés après le double meurtre de leur jeune employeur, M. Thomas Kinnear, et de la gouvernante Nancy Montgomery.

Le meurtre de Nancy Montgomery ne sera jamais jugé, les deux accusés étant déjà  condamnés à mort pour le meurtre de Thomas Kinnear.  La peine de mort sera commuée en réclusion à perpétuité pour Grace Marks, âgée d’à peine 16 ans, car sa culpabilité ne peut être formellement établie. Personne n’a jamais su si Grace Marks était coupable, innocente ou folle. Lors de son procès, après avoir donné plusieurs versions des faits, Grace s’est murée dans le silence : amnésie ou dissimulation ?

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1859 : Grace Marks, condamnée à perpétuité, s’étiole dans un pénitencier, et un jeune psychiatre américain, Simon Jordan, arrive au Canada pour étudier son « cas ». Face à l’échec des rapports médicaux sur la prisonnière, il s’empare du dossier, et essaie de faire sortir Grace Marks de son amnésie, au cours d’entretien « à domicile », sorte de psychothérapie avant la lettre. Simon Jordan découvre peu à peu la personnalité de Grace Marks.

L’ambition personnelle de Jordan est de se faire connaître comme psychiatre exceptionnellement novateur, et d’attirer des subventions pour fonder une nouvelle sorte d’asile psychiatrique : espace, lumière, et soins par la parole. D’autres ambitions sont à l’oeuvre : celles d’associations religieuses, et même de cercles spirites, qui soutiennent Grace Marks et espèrent sa libération : ils ont financé le séjour de Jordan à Kingston, et lui ont commandé un rapport, qu’ils espèrent favorable, à l’issue du traitement.

Le récit romancé de Margaret ATWOOD est inspiré du fait divers sanglant qui a bouleversé le Canada du XIXe siècle. C’est un texte foisonnant, parfois brouillon, mais toujours extrêmement captivant. Il est parfois difficile à suivre, complexe mais très bien construit, en grande partie autour du récit que Grace Marks fait au Dr Jordan. L’auteur ménage magistralement les effets et le suspense.

J’ai une petite réserve: la traduction de l’anglais canadien (due à Michèle Albaret-Maatsch) reproduit, nous dit l’éditeur, « des expressions françaises de l’époque », comme par exemple « cabanes en bois rond » au lieu de « cabanes en rondins » –  français moderne. Outre des tournures parfois lourdes, j’ai aperçu, émaillant les six cent vingt pages du livre (chez 10-18), quelques  « fautes » de français (erreurs? coquilles? …) assez disgracieuses. Mais bon …

J’ai beaucoup aimé ce livre, car il parle de choses passionnantes ; c’est un tableau précis, fin et très documenté, faisant revivre une époque, des lieux, des personnages complexes, des événements …

D’abord, ce pourrait être un polar : crimes affreux, recherche des coupables … Mais bien sûr ce n’en est pas un! D’ailleurs, à la fin, je ne sais pas tout sur la culpabilité ou l’innocence de Grace Marks, sujets pourtant essentiels du récit. Le lecteur doit réfléchir, « travailler » …

Le personnage même de Grace est intrigant bien sûr, à cause de son mystère, de son évolution. Et plus encore c’est un personnage attachant, un enfant éternel. Grace est dans une solitude absolue, depuis sa tendre enfance, subissant toutes les violences:

« Il fait froid dans cette pièce. Je n’ai pas de châle, je noue les bras autour de mon corps, sinon qui le fera? Quand j’étais plus jeune, je me disais que, si je réussissais à m’étreindre suffisamment fort, je pourrais rapetisser, parce qu’il n’y avait jamais assez de place pour moi, à la maison ou n’importe où ailleurs, alors que si j’avais été plus petite, j’aurais eu une place. » (p. 49)

Margaret Atwood, par le récit de Grace Marks, évoque la vie des familles pauvres, et spécialement la vie des femmes, des enfants, en Irlande du Nord, dans la première  moitié du XIXème siècle ; puis leur dure émigration, au terme d’un voyage de 8 mois via l’Atlantique Nord.

Au Canada, cette vie misérable ne s’améliore pas, et « Captive » dépeint un tableau très noir des classes sociales, des règles et hiérarchies figés qui régissent leurs rapports, dans l’Ontario de cette époque. L’analyse sociologique qui sous-tend le récit est assez précise : l’auteure décrit en détail la vie, des bourgeois et aristocrates, et de la gent domestique qui les sert (du matin au soir, toute l’année, pour des rétributions indignes : la classe bourgeoise s’est de ce point de vue bien entendue avec l’aristocratique …) ; le travail incessant des uns, l’oisiveté et l’aisance des autres ; le paternalisme des « maîtres », leur cruauté, leur religiosité parfois hypocrite, la fréquence et la banalité des abus sexuels; Et le jeune et sympathique Dr Jordan, si ouvert et progressiste soit-il, n’échappe pas à certains travers, on le découvre au fil des pages … Enfin, les modes et toquades de la classe dominante : parmi celles-ci, mention spéciale au goût de l’époque pour le spiritisme, les sciences occultes, le magnétisme (1). Une séance de suggestion (je ne dirai pas d' »hypnose »), mâtinée de spiritisme, est organisée par ses soutiens, en vue de lever l’amnésie de Grace Marks ; cette séance devant aider à sa libération, mais … (je ne dévoile rien!)

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Atwood parle aussi de la justice d’alors, et des peines appliquées ; la justice est rendue très rapidement : les meurtres sont commis en juillet 1843, et James McDermott est pendu en novembre de la même année ; sur la peine de mort : voici les mots de Grace Marks, lisant un article qui décrit l’exécution de McDermott :

« Il pleuvait, et une foule immense patientait dans la boue, certaines personnes avaient parcouru des kilomètres pour être là. Si ma propre condamnation à mort n’avait pas été commuée à la dernière minute, ils auraient regardé ma pendaison avec le même plaisir avide. Il y avait des tas de femmes et de dames présentes : tout le monde voulait regarder, ils voulaient inhaler la mort comme un parfum délicat, et, en lisant ça, je me suis dit, Si ça doit me servir de leçon, qu’est-ce que je suis censée apprendre? » (p. 43)

Le rôle, l’influence des journaux, est souvent évoqué au moment du procès :

 » Ils (les autorités, puis les journaux) me reprochèrent aussi de m’être montrée calme et de bonne humeur au début, avec des yeux limpides et bien ronds, ce qu’ils interprétèrent comme un manque de cœur. Si j’avais pleuré et crié, ils auraient décrété que c’était la preuve de ma culpabilité. Car ils avaient déjà décidé que j’étais coupable et, dès lors que les gens se sont mis dans l’idée que vous avez commis un crime, alors, vous pourrez faire tout ce que vous voudrez, ce sera la preuve de votre culpabilité. À mon avis, je n’aurais pas pu me gratter ni me moucher sans que ce soit rapporté dans les journaux avec des commentaires malveillants emballés dans de grandes phrases. » (p. 474)

J’ai été très sensible à un aspect essentiel de ce livre, montrant, dans le traitement par la parole que Simon Jordan met en oeuvre, les prémices de la psychiatrie moderne.

La vie qu’a connue Grace Marks à l’asile d’aliénés est la peinture glaçante d’un univers très fermé, qui ne soigne ni ne soulage, mais punit l’individu des crimes qu’il a éventuellement commis. Le fou est protégé par l’enfermement, mais il est aussi un objet de curiosité et un sujet d’expérimentation. Les « traitements » qu’il subit le maltraitent à l’extrême, et peuvent même le détruire (2).

Au moment où commence le récit de Grace Marks, elle est sortie de l’asile, et connaît des conditions de vie un peu meilleures, domestique en journée chez le gouverneur du pénitencier, où elle retourne pour la nuit.

♥♥♥♥♥♥♥♥

(1)  https://fr.wikipedia.org/wiki/Magn%C3%A9tisme_animal

(2)

  • 1976 Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Gallimard.
  • L’asile au XIXème siècle : « La vie dans les grands hôpitaux psychiatriques (ou asiles) était rythmée de façon immuable. Toute transgression était sévèrement punie, les traitements curatifs peu nombreux. Des méthodes comme la saignée, l’utilisation de purgatifs, sédatifs (type bromure de potassium, vomitifs ou de l’eau (notamment la balnéothérapie) pour ses vertus relaxantes (…) côtoient des méthodes barbares (comme faire frôler la mort au malade pour provoquer un état de choc). Le choix du personnel commence à évoluer. Ces grands hôpitaux vivent en autarcie. Les malades, le personnel, les médecins vivent ensemble à l’intérieur des murs. Les sorties sont rares et les malades sont souvent internés à vie car la guérison est rare (5 % des patients de la clinique de Passy de l’aliéniste Émile Blanche ressortent guéris), si bien qu’en France le nombre d’aliénés passe de 10 000 en 1838 à 110 000 en 1939 (époque où les asiles sont huit fois plus peuplés que les prisons de droit commun), le Centre hospitalier général de Clermont-de-l’Oise étant alors le plus grand asile d’Europe. https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_psychiatrie

« Une leçon clinique à la Salpêtrière », tableau d’André Brouillet, 1887.

Dans le-quartier des agites-Les cahiers noirs

  • de Jed Rubenfeld et Carine Chichereau (traductrice), « L’interprétation des meurtres », Panama Éditeur, 2007.

Extrait de « CAPTIVE »:

« (…) vous pensez peut-être qu’un lit est un endroit pacifique, monsieur, et, pour vous, il est peut-être synonyme de repos, de confort, et d’une bonne nuit de sommeil. Mais il n’en est pas ainsi pour tout le monde ; et il y a des tas de choses dangereuses qui peuvent se produire dans un lit. C’est l’endroit où nous naissons, et ça, c’est le premier péril de notre vie ; et c’est là que les femmes donnent le jour, lequel est souvent leur dernier. Et c’est là que se déroule l’acte entre homme et femme, dont je ne vous parlerai pas, monsieur (…) ; il y en a qui appellent ça de l’amour, d’autres du désespoir, ou encore une simple indignité qu’elles doivent subir. Et enfin, les lits sont le lieu où nous dormons, où nous rêvons et où souvent nous mourons. » (p. 214)

Titre original « Alias Grace » (Ed. O.W. TOAD Ltd, 1996, Ed. Robert LAFFONT, 1998, pour la traduction française).

« CAPTIVE » est adapté en série TV (sur la plateforme NETFLIX)