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Affiche de La Manufacture

Pièce de Bernard-Marie KOLTÈS représentée en novembre 2016 à La Manufacture (Centre Dramatique National, Nancy) dans une mise en scène de Laurent VACHER.

L’argument:

Dans un pays d’Afrique de l’Ouest, un chantier de travaux publics, d’une entreprise étrangère. Les Blancs vivent dans une cité « fortifiée », gardée par des sentinelles noires. Alboury, un « Noir mystérieusement introduit dans la cité » où vivent les Blancs, est venu réclamer le corps de son « frère ». Celui-ci, prétendument mort dans un accident du travail, a en fait été tué d’un coup de revolver par l’ingénieur Cal.Horn tente de négocier avec Alboury une contrepartie financière , car il veut à tout prix éviter que la vérité soit connue. L’intrusion d’Alboury coïncide avec l’arrivée de Léone, tout juste débarquée de France, pour épouser Horn, le chef de chantier. Cal, intrigué qu’elle ait pu accepter de suivre un homme « à qui il manque l’essentiel », tourne autour de Léone.  Alboury refuse de quitter les lieux avant d’avoir pu reprendre le corps de son frère, et il rencontre Léone à plusieurs reprises. Celle-ci déclare son amour à Alboury devant Horn, et lui conseille d’accepter l’argent de Horn. Elle veut partir vivre avec Alboury. Mais celui-ci lui crache au visage, et s’obstine. C’est l’impasse : Horn et Cal tentent alors d’organiser le meurtre d’Alboury. C’est finalement Cal qui sera exécuté par les sentinelles noires. Léone rentre à Paris, après s’être scarifié le visage avec un tesson de bouteille, à l’image du visage d’Alboury.

J’y suis allée avec une amie le 25 novembre 2016, et voici ce que j’ai vu :

Nous sommes en Afrique, et pourtant loin de toute chaleur, de toute lumière. La mise en scène est très stylisée, presque glaçante :  grise, moirée, et noire, chichement éclairée, habitée de sons et de paroles violents : des portes coulissent, s’ouvrent ou se ferment, se ferment surtout. On devine des arbres plus qu’on ne les voit, ils sont noirs eux aussi, et servent à Alboury à se cacher. les arbres sont nommés : « Pourquoi te caches-tu derrière les arbres » dit le Blanc au Nègre … « Sors, je ne te vois pas, viens discuter! » La mort rôde tout le temps, pendant toute la pièce : elle a eu lieu, et on sait qu’elle aura encore lieu. La mort suinte des murs, elle surplombe les vivants (les gardes armés surveillent « le chantier »)
La pièce s’ouvre et se referme sur un mort. Une violence sourde est à l’œuvre, tout le temps.
« Ici, on devient presque des sauvages ; Je le sais ; c’est que c’est à l’envers du monde, ici (…) Tout est renversé, ici », dit Cal, l’ingénieur, à Léone, la nouvelle venue.
La solitude et la peur fragilisent les hommes, peuvent les rendre fous. Horn et Cal occupent les soirées à jouer aux dés et à boire, énormément.Horn, le chef du chantier, est fatigué, désabusé et souvent cynique. Cal, l’ingénieur, fait preuve d’une violence extrême et primitive. Au début de la pièce, il réclame et pleure son chien, Toubab, qu’il entend aboyer au loin. Mais n’est-ce pas le chien, même le chien, qui a abandonné Cal?
« Toubab, pauvre bête, pourquoi es-tu parti ? (Il pleure) Quel mal est-ce que je lui ai fait ? Horn, tu me connais, tu connais mes nerfs. S’il ne revient pas ce soir, je les tuerai tous ; bouffeurs de chiens. (…) Saloperie ; Il traîne et quand je l’appelle, il ne répond pas, il fait celui qui réfléchit. C’est lui ? Oui. Réfléchis, vieux cabot ; Je n’irai pas te repêcher (…) Qu’il se débrouille ; Il ne devrait pas tomber ; et s’il tombe, je bouge pas. (…) ». Cal, tout en jouant, décrit le meurtre qu’il a commis et le commente : « Le gars, Horn, je peux te le dire, ce n’était même pas un vrai ouvrier, un simple journalier ; Personne ne le connaît, personne n’en parlera. »

Le propos :

Cette atmosphère tétanise le spectateur, elle a besoin d’acteurs au jeu fort et juste, et c’était le cas : ils sont tous magnifiques! Quentin BAILLOT, Daniel DELABESSE, Dorcy RUGAMBA et Stéphanie SCHWARZBROD.

Voici un avis complémentaire, d’une autre spectatrice :  » Cette pièce m’a impressionnée, surtout par la performance des acteurs. Au vu du décor, peut-on parler de huis-clos? Les personnes n’étaient pas sur le même registre : Alboury voulait récupérer le corps de son frère, il voulait que le deuil puisse se faire. Il ne voulait ni « enquêter » sur cette mort, ni venger son frère. Mais Horn, être désabusé, n’entend pas cette demande et ne veut pas prendre ses responsabilités. Avec Cal il fuit dans l’alcool et le jeu. Ils sont lâches et ne veulent que cacher le meurtre. L’intervention de Léone ajoute encore de l’ambiguïté. À la fin, la mort d’un Blanc … Cet « équilibre » ne résoudra rien. »

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(Photos : Théâtre de la Manufacture)

Bernard-Marie KOLTÈS :

« J’avais besoin d’aller en Afrique pour écrire tout, n’importe quoi… pour moi l’Afrique, c’est une découverte essentielle, essentielle pour tout. Parce que c’est un continent perdu, absolument condamné… et puis, il y a un degré de souffrance… Quand on pense qu’il y a des mômes qui passent toutes leurs journées à faire l’aller jusqu’au puits et le retour du puits, on se dit : mais comment peut-on encore s’intéresser à des problèmes sentimentaux… Ils passent leurs journées à ça, et ils meurent à la fin en ayant passé leur vie entière à chercher de l’eau : je vous jure que ça vous remet à votre place »

« Combat de nègre et de chiens ne parle pas, en tout cas, de l’Afrique et des Noirs–je ne suis pas un auteur africain–elle ne raconte ni le néocolonialisme ni la question raciale. Elle n’émet certainement aucun avis.
Elle parle simplement d’un lieu du monde. On rencontre parfois des lieux qui sont des sortes de métaphore de la vie ou d’un aspect de la vie, ou de quelque chose qui me paraît grave et évident, comme chez CONRAD par exemple, les rivières qui remontent dans la jungle. J’avais été pendant un mois en Afrique sur un chantier de travaux publics, voir des amis. Imaginez, en pleine brousse, une petite cité de cinq, six maisons, entourée de barbelés, avec des miradors ; à l’intérieur, une dizaine de Blancs qui vivent, plus ou moins terrorisés par l’extérieur, avec des gardiens noirs, armés, tout autour. C’était peu de temps après la guerre du Biafra, et des bandes de pillards sillonnaient la région. Les gardes, la nuit, pour ne pas s’endormir, s’appelaient avec des bruits très bizarres qu’il faisaient avec la gorge… Et ça tournait tout le temps. C’est ça qui m’avait décidé à écrire cette pièce, le cri des gardes. Et à l’intérieur de ce cercle se déroulaient des drames petits-bourgeois comme il pourrait s’en dérouler dans le 16e arrondissement : le chef de chantier qui couchait avec la femme du contremaître, des choses comme ça…
Ma pièce parle peut-être un peu de la France et des Blancs : une chose vue de loin, déplacée, devient parfois plus déchiffrable. Elle parle surtout de trois êtres humains isolés dans un lieu du monde qui leur est étranger, entourés de gardiens énigmatiques. J’ai cru–et je crois encore–que raconter le cri de ces gardes, entendus au fond de l’Afrique, le territoire d’inquiétude et de solitude qu’il délimite, c’était un sujet qui avait son importance »
(Éditions de Minuit, janvier 1990)

Laurent VACHER :

Je me suis immergé à plusieurs reprises en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, et notamment au Tchad. L’histoire douloureuse de ce pays, le désastre de la colonisation, comme le mythe de la coopération y ont laissé des blessures profondes, qui ne se refermeront pas de sitôt. .
Des cultures ont été brisées par la colonisation, par l’appétit des colons qui se sont approprié toutes ces richesses. La décolonisation n’a laissé qu’un modèle de pouvoir où la corruption et l’autoritarisme font office de référence. Des deux côtés, nous avons appris à vivre avec, à nous mépriser les uns les autres, à souffrir mille douleurs.
Malgré de vains efforts pour rester sourds et aveugles face à un tel constat, la fracture et la misère des uns soutiennent la richesse des autres.
« Combat de nègre et de chiens » parle sûrement moins de l’Afrique que du rapport des occidentaux et plus particulièrement de la France, à cette Afrique.
En ce début de siècle, qui désespérément cherche une nouvelle voie, la pièce nous raconte la faillite du siècle précédent. Il ne s’agit pas de se réfugier dans le passé, ou de courir comme des chiens fous vers le futur, mais de parler du présent.
Bernard Marie Koltès ne théorise pas au sujet du monde en général, il parle des gens, des êtres humains qui, sur la complexité du monde, se débattent et survivent. Il décrit des personnages qui nous sont proches, nous montrant leurs failles, qui ressemblent étrangement aux nôtres. Il nous livre ici une vision poétique de l’être humain. Dans cette quête insatiable d’une nouvelle humanité, il nous redonne espoir.

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