Lectures 2024

De Claire Fercak, Une existence sans précédent (Éditions Verticales, janvier 2024).

J’ai été saisie – et au départ, décontenancée, je dois le dire – par ce livre. Son écriture, extrêmement originale, m’a embarquée d’entrée. C’est aussi le personnage principal qui happe l’attention. Elle s’appelle Helena Cervak, elle est slovène par ses parents, qu’elle n’a pas connus: cette origine inconnue, c’est une béance intérieure, un trou sans fond sur lequel la fragile Helena fonde et arrime sa quête existentielle. Cette obsession folle et (on le sait d’emblée) sans retour, peut interroger, faire peur: Helena va traverser la France, puis l’Italie, direction la Slovénie, un pays de lacs et de forêts, de villages, d’habitants accueillants, ou pas. Elle veut y découvrir ses racines, et y disperser les cendres de Nicole.

J’étais curieuse de découvrir mon pays d’origine. Je suis née en France où mes parents avaient migré en fuyant la Slovénie, ils ne m’ont rien laissé de leur pays natal à part ce nom, Cervak. Et ce prénom, Helena, sans accent sur les e. (…) Du parcours de mes parents morts dans un accident l’année de ma naissance, je sais la provenance que j’ai désignée comme destination, comme point de chute de mon épopée fantastique.

p. 21

Je veux me délester de mes deux passés: celui que je connais et que j’exècre, que j’insulte, et celui qui pèse, en creux, par absence. Depuis mon amnésie originelle, je cherche les transmissions et les courroies manquantes. Ma déconstruction déglinguée pour moteur, pourquoi j’écrirais pas moi-même mon récit de voyage dans mes petits carnets de références et d’exemplarités?

p.80

Helena prend la route à bord d’une titine merdique, avec comme bagage principal l’urne funéraire contenant les cendres de sa mère d’accueil, Nicole, très aimée. Elle plaque tout (un tout assez indéfini), surtout des gens: Monsieur Jollais, « le père zinzin Jollais », l’infâme mari de Nicole, bête, raciste, menteur, possiblement violent (quoique assistant familial); et même Walid, son ami, quelquefois évoqué dans le roman, mais à qui elle n’a rien dit sur son départ, et qu’elle ne contactera à aucun moment du périple.

On ratait les rendez-vous quotidiens qu’on se donnait. Il se moquait parce que la chronologie m’échappait, même en essayant de compter en nombre de dodos comme les enfants, je m’y retrouvais pas. (…) J’avais très vite mesuré, grâce à l’histoire de Oualli (Walid), ce que ça pouvait faire d’avoir une maman qu’on aime à la folie (…) et puis qui meurt. (…) La vue de ces hommes éplorés me fait monter les larmes au bord du lacrymal (…) On pourrait me suivre aux tissus sales et humides des sanglots et des gouttes que je sème.

p. 35-36

De ses parents biologiques, « les sans-visage », Helena n’a reçu en héritage que ce prénom slovène: Helena (sans accents!). Et son for intérieur (sa « tétère » (note ci-dessous), comme elle dit, un sacré bazar…), n’est habité que de mots avec lesquels elle joue continuellement, et de cris, du hurlement d’un animal, comme elle l’explique à Walid:

Comme on aimait inventer des histoires pour tenir le coup et rendre nos vies plus amusantes, je lui avais expliqué que c’était l’animal coincé dans ma cage thoracique qui criait pour sortir, un rongeur, une taupe par exemple. (…) On l’était tous, fragiles, branlants ou brisés; sinon on nous aurait pas admis dans cette maison que j’avais renommée habilement le Centre de nos Dépressions, parce qu’on y fouillait le nœud, la partie centrale et essentielle de nos misères.

p. 37

Note sur le mot « tétère »: (il) « pose à la fois son contenu et sa matière, sa forme et son mécanisme, la chose et son diagnostic: une tête qui dégénère. Ma tête et son encombrement en un mot réunis: tétère. »

Naître sans aveu, vivre une existence sans précédent.

J’ai lu qu’on montrait du doigt les nomades, les personnes sans travail, sans famille, sans adresse, sans toit sur la tête (…) en les nommant, en les désignant gens sans aveu. On les accusait d’infractions, on les condamnait pour leur manque de statut, leur errance, leur livret de famille lacunaire. (…) Ces personnes sans métier, sans attaches, sans vie louable menaient une vie non autorisée par la loi. (…)

Je ne suis pas légataire, je n’ai pas de légataire, je n’ai pas d’adresse fixe, j’ai mille contre-aveux à mon passif, j’ai dans le bocal une âme tiraillée contradictoire. Je viens de nulle part, je suis nullipare: le vocabulaire jette sans cesse des ponts entre les sens isolés des mots sans les annuler, jette sans cesse de la poudre à mes yeux ébahis (…).

*

Je veux naître sans aveu.

*

Je m’allonge sur mon lit et j’attends d’être orpheline tout à fait. C’est-à-dire pleinement. C’est-à-dire engendrée par rien. Ni déposée par une affreuse cigogne ni fourrée dans un ventre par un Saint-Esprit. N’étant plus l’enfant de personne, n’étant plus l’enfant, n’étant plus, je pourrais remonter à une origine quelconque du monde. N’être la fille d’aucun. N’être la mère de qui que ce soit. Ce serait véritablement vivre une existence sans précédent.

p. 142-143

Voilà, c’est la petite musique de Claire Fercak, qui donne la parole, met en écriture une personne « sans aveu »: Helena Cervak...

L’Hymne à l’amour, un tableau du « Cantique des Cantiques » de Marc CHAGALL (1960)