Extraits de L’enfant brûlé
Exergue: d’après le Roman de la Rose: « Enfant brûlé craint le feu »… « Ce n’est pas vrai », observe Stig Dagerman, « Un enfant qui s’est brûlé ne craint pas le feu. Il est attiré vers le feu comme un papillon vers la lumière. Il sait que s’il s’approche, il se brûlera de nouveau. Et pourtant il s’approche. »

Le cierge des funérailles d’Alma:
Ils regardent le cierge qui brûle, brûle toujours et bientôt s’éteindra. Mais ils ne s’en effraient pas, ils ne s’effraient pas de le voir brûler si vite, de voir, là, une vie brûler avec une flamme claire et vive. Claire, vive? Non, douce et chaude, et plus elle s’enfonce, plus elle devient douce. Plus elle s’enfonce, plus le souvenir d’Alma devient doux.
p. 39-40, Si l’on éteint la flamme.

Quand j’étais triste (Bengt, « l’enfant brûlé », confie à sa fiancée ce souvenir d’Alma):
« Quand j’étais petit, elle m’embrassait jusqu’à ce que je redevienne gai. Mais quand je suis devenu grand et que j’étais triste, elle me disait: « Assieds-toi devant la table et écris-toi une lettre. » C’est très utile de s’écrire à soi-même. Ce sont même les seules lettres profitables. Quand la lettre est terminée, tu n’es plus triste. Et tu as une longue lettre, une longue et belle lettre. »
p. 45, Si l’on éteint la flamme.

Brûler
Il arrondit ses mains autour de la flamme pour la protéger. Au-dessus, le vide. Au-dessous, quelques centimètres de cire. Mais autour, des mains fortes. On ne peut éveiller une morte. Pas pour soi-même. Pour soi-même, une morte est une morte. Mais pour les autres, on peut la ressusciter. À un autre on peut dire: elle vit encore. Le cierge brûle. Le cierge ne s’éteint pas. Elle vit donc encore.
Oui, le cierge brûle entre ses mains. La flamme les rend brûlantes; non seulement ses mains, mais tout son corps. La chaleur devient insupportable, mais il en a besoin. Il en a besoin pour pouvoir brûler.
p. 47, Si l’on éteint la flamme.

Bengt, ivre de chagrin, ivre de colère
Être ivre, c’est ne voir que de belles lumières gaies, et des angles arrondis à ce qui d’ordinaire a des angles vifs. Mais si on ferme les yeux, on ne voit que l’obscurité. C’est pourquoi l’on est un peu lucide lorsqu’on ferme les yeux. Pas tout à fait lucide, mais en tout cas suffisamment pour pouvoir pressentir ce qui va arriver. Mais pas assez pour l’empêcher. (…)
On doit agir vite avec une personne ivre. Sinon c’est tout de suite trop tard, car être ivre, c’est ne pouvoir supporter le silence.
p. 96, Promenades du soir.

Alma, ma mère, l’emprise oedipienne (Lettre de Bengt à lui-même)
Je sais maintenant, pour en avoir fait l’amère expérience, qu’une morte que l’on a aimée, loin d’être effacée de l’existence, continue à vivre dans les actes et les rêves de celui qui l’aimait vraiment. (…) Pendant toute cette longue période, elle ne m’a pas quitté. Le jour, elle est sans cesse présente dans mes pensées. La nuit elle est dans mes rêves. (…) J’éprouve presque un sentiment de joie en pensant qu’une personne que j’ai aimée puisse rester aussi vivante en moi. Je pourrais presque dire plaisir au lieu de joie, car dans mon rêve c’est du plaisir que je ressens. Il est beau, mon rêve, quoique effrayant. Deux fois j’ai rêvé que je tenais ses pieds dans mes mains. Les deux fois je les ai embrassés tant ils étaient jolis. Et pourtant, je dois dire que c’était un martyre, parce qu’en effet le besoin que j’ai de ma mère et les formes qu’il a prises, indépendamment de ma volonté, m’ont rendu tout travail impossible.
p. 121-122, Lettre d’avril.

Bérit, la fiancée de Bengt
C’est souvent ainsi avec Bérit. On sait qu’elle doit être là, mais pourtant on ne la voit pas. Elle est pourtant bien quelque part, pense-t-on. Plus tard en effet on entend qu’elle est dans la pièce. Les meubles aussi peuvent dire qu’ils existent. Ils craquent à l’intérieur. Et lorsqu’on découvre Bérit, on est persuadé qu’elle tourne le dos. Puis on constate que l’on s’est trompé. C’est que son visage et tout le devant de son corps peuvent exprimer une solitude et un silence que d’habitude seul un dos exprime.
p. 141-142, Thé pour quatre ou cinq.

Suicide
Bengt adresse ces mots à sa fiancée, Bérit:
(…) La vie n’est qu’un suicide différé (…) Je n’avais pas l’intention de t’effrayer. (…) Mon seul but était de te faire comprendre à quel point ce séjour dans l’île avait été déprimant pour moi, avant tout parce que j’étais toujours obligé d’afficher un visage gai ou indifférent devant tous les manques de tact de papa. Je maintiens pourtant ce que j’ai dit: vivre signifie seulement repousser son suicide. Cette expérience ne t’est sans doute pas plus étrangère qu’à moi, et même si tu es incapable d’en rendre compte par des mots,
p. 214, Lettre à une jeune fille.

« Tu as aussi une jolie robe » – La beauté de l’instant…
Bengt est avec Gun, la maîtresse de son père:
Il la prend alors doucement par les épaules et sent comme le tissu est nu. (…) On ne lui a jamais dit pour qui avait été achetée la robe. Alors il commence à déboutonner la robe rouge. L’un après l’autre, les doux petits boutons passent dans les trous. Gun est assise et regarde en silence, regarde la main descendre peu à peu, et voit aussi comme cette main est belle et comme elle est calme.
Elle sait qu’elle ne devrait pas. Elle sait qu’il est encore temps de partir. Elle a suffisamment d’expérience pour savoir ce qui arriverait si elle se relevait. Tout à coup, ils entendraient de nouveau tous les bruits de la rue, tous les bruits de la maison. Ils resteraient face à face, penauds, quelques instants. Puis il se baisserait pour ramasser les chaussures, et pendant qu’il les lui enfilerait elle reboutonnerait sa robe. Cela pourrait être très simple, mais elle ne se relève pas.
Si elle ne le fait pas, c’est parce qu’elle est paralysée. Non pas paralysée de peur ou de désir, ce qui la retient et ce qui le retient aussi, c’est la beauté de l’instant.
p. 224, Visite à la nuit tombante.
