Lectures 2024

Un amour impossible, relecture du roman de Christine Angot (2018, Flammarion Éditeur).

Commentaire:

C’est une relecture, et je ne me souviens plus des impressions ressenties lors de la première lecture de ce roman (dont la trame est autobiographique). Au fil de son oeuvre, Christine Angot écrit une histoire: la sienne, marquée par le viol incestueux auquel son père l’a soumise et enchaînée, dès qu’il l’a connue, et officiellement reconnue comme sa fille, sur la demande insistante de la mère: Pierre Angot annulant par là-même cette reconnaissance*. Je ne dis pas, de la prose de Christine Angot, qu’elle « raconte », le terme aurait sans doute un côté péjoratif, ce que je ne veux pas. L’inceste est un traumatisme inracontable. Un traumatisme tel que son écriture ne peut lui survivre (comme Neige Sinno l’a montré dans Triste tigre (2023, Éditions P.O.L.)

*Ce que Christine Angot développe dans Le voyage dans l’Est (2021, Flammarion Éditeur).

On lit: « Un amour impossible », c’est un roman, mais c’est aussi, on le sait, une oeuvre biographique : Angot y décrit l’amour, impossible et pourtant constant, d’une femme pour celui qu’elle imagine « l »homme de sa vie »; et aussi l’amour d’une fille qui découvre à la prime adolescence un père très désiré, très idéalisé (car lettré, érudit…), et qui n’a aucun mal à prendre place dans le coeur, l’esprit, et le corps de sa fille, tout comme il a subjugué la mère…

L’amour, sujet de ce livre de Christine Angot, c’est d’abord celui, passionné et réciproque, de la mère pour sa fille;  « l’amour impossible », c’est celui de la mère pour Pierre Angot, le père; et aussi: l’amour bafoué, violé, celui de leur fille Christine pour ce même homme. Pierre Angot bafoue et méprise d’abord la mère, puis la fille. C’est un mépris de classe, et un mépris sexiste, complètement assumés...

Quant au style du roman de Christine Angot , il semble plat, sans relief : peu de questions, aucune profondeur, de la froideur, de la distance… On lit une écriture « blanche »: une construction et un texte linéaires (comme un journal intime), qui décrivent, plutôt platement, des événements, relatent des souvenirs de façon chronologique et parfois elliptique. Pour certains, Angot n’est pas une écrivaine… Mais il n’est peut-être pas d’autre chemin littéraire pour décrire le traumatisme… Et cette façon, presque neutre, d’écrire l’innommable est peut-être une façon de « protéger » le lecteur, lui permettant de se tenir à distance

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Citation:

Proust est cité vers la fin de ce roman, lors d’une conversation-souvenirs entre la mère et la fille; la mère de Christine (Chantal, dans le film éponyme) a gardé dans son porte-monnaie un vieux bout de papier, sur lequel figure cette citation:

De l’état d’âme qui, cette lointaine année-là, n’avait été pour moi qu’une longue torture rien ne subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s’use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c’est le Chagrin.

Marcel Proust (Albertine disparue, À la recherche du temps perdu, tome 6)

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Comprendre, en lisant aussi:

Le voyage dans l’Est (2021, Flammarion Éditeur):

En entendant la voix de sa fille au téléphone, le père de Christine dit avoir une érection:

Tu sais ce que ça signifie?

– Non.

– Ça veut dire que je t’aime. Autant qu’il est possible. Et que je ne peux rien contre ça.

J’ai reposé l’appareil sur son socle. Je n’ai rien pensé. Je ne ressentais rien. Je ne pensais pas. Il faut bien voir l’effort que fait la personne pour ne rien penser, et ne rien ressentir.

p.22

Le compagnon de Christine révèle à l’épouse de Pierre Angot l’inceste subi par Christine . Et le ton, demande Christine. C’est quoi, le ton? :

C’est le ton de Chabrol. C’est le ton de la bourgeoisie qui encaisse tout. Bon. Merci. Le contrôle de classe. Aux autres, l’émotion, la colère. Eux, ils minimisent. Pas un mot plus haut que l’autre. Entendu. J’ai pris bonne note. C’est ça le ton. Maintenant, à moi de te dire des nouvelles. Pierre a un Alzheimer. Je sais même plus comment la conversation s’est terminée, d’ailleurs.

p.198

Un film:

Inspiré du livre de Christine Angot, Un amour impossible est aussi un très beau film de 2018, réalisé par Catherine Corsini, avec les acteurs/actrices: Virginie Éfira (la mère) et Niels Schneider (Pierre Angot) dans les rôles principaux.

Puis un film-document, qui fait suite au roman Le voyage dans l’Est: Une famille (2023)

L’écrivaine Christine Angot est invitée pour des raisons professionnelles à Strasbourg, où son père a vécu jusqu’à sa mort en 1999. C’est la ville où elle l’a rencontré pour la première fois à treize ans, et où il a commencé à la violer. Sa femme et ses enfants y vivent toujours. Angot prend une caméra, et frappe aux portes de la famille.