Lectures 2024
La Promesse, Requiem pour le roman policier, de Friedrich Dürrenmatt (titre original en langue allemande: das Versprechen – in Oeuvres complètes tome 1, 2021 Albin Michel Éditeur – traduit de l’allemand par Armel Guerne ; 1958, édition originale suisse.)
Une présentation de ce roman figure dans l’article sur mes lectures de 2024: https://wp.me/p7TeeU-6hC
EXTRAITS
Climats
Il ne restait plus trace de nuages au ciel, mais la pluie n’avait apporté aucune fraîcheur. Le foehn continuait à souffler, poussant ses énormes bouffées de moiteur à travers monts et vaux, faisant peser sur tous cette mauvaise chaleur qui met de l’impatience et de l’irritation sur les nerfs, de la méchanceté au cœur des gens. (…) Colporteurs et marchands ambulants, ces gens-là sont toujours suspects! À le voir où il était, tassé sur lui-même et muet, l’air craintif, dans le car de police, entre les agents qui se tenaient raides sur leur siège, le village tout entier s’était persuadé sur-le-champ que l’homme était déjà en état d’arrestation. Pas à pas, ils s’étaient approchés de tous côtés de la voiture, collant leurs faces aux portières. Ils voulaient voir.
p. 35
Tellement hostile, la foule.
Paysans et travailleurs restaient là comme devant, serrés ensemble, sans un mot, l’air menaçant, sans un geste ni un mouvement, dans le crépuscule qui s’assombrissait maintenant. (…) Ces hommes de Maegendorf n’avaient qu’une idée et ils s’y tenaient: ce type, l’assassin, ils l’auraient. Avec la foule refermée sur elles, les voitures de la police avaient l’air de grosses bêtes noires prises au piège. Les moteurs ahanaient, comme pour échapper, puis se taisaient à nouveau. Encore et encore. Absurdement. Comme le reste. Rien n’avait aucun sens, dans ce qui surgissait aujourd’hui, et pas plus cette foule assemblée sur la place que les ténèbres qui se tassaient maintenant sous les toits des maisons du village. Un crime. On eût dit que tout en était maléficié. p. 38
Le flic et le psy: une atmosphère…
Vous avez reçu l’ordre de m’examiner, dit Matthieu; parce que pour notre police cantonale, il paraît que je suis pas tout à fait – comment dire? – normal!
Un silence tomba entre les deux hommes. Contre les vitres de la fenêtre se tassait un brouillard plus dense, d’un gris mat, qui bouchait tout de son crépuscule uniforme et ne laissait filtrer dans la petite pièce emplie de livres et de dossiers, que sa cotonneuse grisaille impersonnelle et froide; une note plus lugubre encore dans l’atmosphère confinée, un peu rance, avec ses vagues relents pharmaceutiques.
p.86
Das Versprechen (la Promesse)
(Matthieu, le policier, vit à l’hôtel, ce qui interpelle le psychiatre Locher. Il s’en explique: // Je ne voulais pas me mesurer avec le monde, me mêler à lui: je prétendais bien le dominer par la pratique et l’expérience, mais je ne voulais pas courir de risques moi-même (…) Je me retranchais (…) afin de toujours garder la tête claire et de venir à bout des choses par la seule technique. Aussi ai-je pu supporter la vue de la fillette (1) C’était encore mon métier, vous comprenez? Mais là, quand je me suis trouvé devant le père et la mère tout d’un coup, je n’ai plus pu le supporter (…) C’est comme cela que j’ai promis sur mon âme de découvrir l’assassin: uniquement pour ne plus avoir la douleur de ces gens devant les yeux (2) et sans m’arrêter au fait que je ne pourrais pas tenir ma promesse, puisque je devais prendre l’avion le lendemain pour la Jordanie. Et puis je me suis enveloppé de nouveau dans mes vieilles habitudes d’indifférence, de non-participation. C’est affreux, Locher! C’est monstrueux!
(1) Gritli Moser, la fillette assassinée.
(2) C’est moi qui souligne; Das Versprechen: la promesse solennelle, jurée.
p. 90-91
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Suite en images.

La Promesse (das Versprechen), de Friedrich Dürrenmatt, a été écrit suite à ce film (dont Dürrenmatt était un des co-scénaristes): Es geschah am hellichten Tag (Ça s’est passé en plein jour), film de Ladislao Vajda (1958).
Une belle page « wiki » là-dessus, ici: https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%87a_s%27est_pass%C3%A9_en_plein_jour
Inspirés par le roman, deux autres films:



Photos du film Crépuscule (de György Fehér, 1991.
The Pledge (Réalisateur Sean Penn, 2001)
