L’écriture poétique chante SA chanson: « une voix qui profère et un cœur qui écoute » (Olivier de Magny)

Un poème de Queneau, et la musique de Schubert qui chemine ici avec lui, nimbés tous deux de mystère, de vie, de tristesse aussi, images et sensations, hauts fonds, m’ont très tôt, à l’adolescence, fait voyager.

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L’explication des métaphores.
Loin du temps, de l’espace, un homme est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter le décor
 
 D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore:
« Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore »
Et pourquoi ces naseaux hors des trois dimensions?
 
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est pas encore,
Si je parle d’un lieu, c’est qu’il a disparu,
Si je parle d’un homme, il sera bientôt mort,
Si je parle du temps, c’est qu’il n’est déjà plus,
 
Si je parle d’espace, un dieu vient le détruire,
Si je parle des ans, c’est pour anéantir,
Si j’entends le silence, un dieu vient y mugir
Et ses cris répétés ne peuvent que me nuire.
 
Car ces dieux sont démons; ils rampent dans l’espace,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
Les naseaux écumants, la bave sur la face,
Et les mains en avant pour saisir un décor
 
- D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore »
Et pourquoi cette face hors des trois dimensions?
 
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvrent la mer
De leur poids infini, de leur vol immortel,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils hantent les airs,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils sont perpétuels,
 
Si je parle des dieux, c’est qu’ils vivent sous terre,
lnsufflant dans le sol leur haleine vivace,
Si je parle des dieux, c’est qu’ils couvent le fer,
Amassent le charbon, distillent le cinabre.
 
Sont-ils dieux ou démons? Ils emplissent le temps,
Minces comme un cheveu, amples comme l’aurore,
L’émail des yeux brisés, les naseaux écumants,
Et les mains en avant pour saisir un décor
 
- D’ailleurs inexistant. Mais quelle est, dira-t-on,
La signification de cette métaphore
« Mince comme un cheveu, ample comme une aurore »
Et pourquoi ces deux mains hors des trois dimensions?
 
Oui, ce sont des démons. L’un descend, l’autre monte.
À chaque nuit son jour, à chaque mont son val,
À chaque jour sa nuit, à chaque arbre son ombre,
À chaque être son Non, à chaque bien son mal,
 
Oui, ce sont des reflets, images négatives,
S’agitant à l’instar de l’immobilité,
Jetant dans le néant leur multitude active
Et composant un double à toute vérité.
 
Mais ni dieu ni démon l’homme s’est égaré,
Mince comme un cheveu, ample comme l’aurore,
Les naseaux écumants, les deux yeux révulsés,
Et les mains en avant pour tâter un décor
 
- D’ailleurs inexistant. C’est qu’il est égaré;
Il n’est pas assez mince, il n’est pas assez ample:
Trop de muscles tordus, trop de salive usée.
Le calme reviendra lorsqu’il verra le Temple
De sa forme assurer sa propre éternité.

Raymond Queneau (1992, Les Ziaux, Gallimard Éditeur, Collection Poésie, 1ère édition 1943)

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« Hors des trois dimensions »…
1er mouvement de la sonate pour arpeggione et piano (pianoforte), de Franz Schubert (composée en 1824, dédiée au luthier autrichien Stauffer, inventeur de l’arpeggione)

L’arpeggione est un instrument à cordes frottées, joué à l’archet, à six cordes et accordé comme une guitare. Il est appelé également « guitare-violoncelle » ou « guitare d’amour ». Ne disposant pas d’une pique, contrairement au violoncelle, l’arpeggione doit être joué tenu entre les genoux. (Wikipedia)

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Un document INA (qui en publie moult sur cet auteur):

Raymond Queneau récite son poème L’explication des métaphores, extrait du recueil Les Ziaux (Gallimard, 1943). Document enregistré en 1960.