Le printemps est revenu. La Terre
ressemble à un enfant qui sait des poésies,
mais beaucoup, oh ! beaucoup… Pour son assiduité
à cette longue étude, elle reçoit le prix.

Son maître était sévère. Et le blanc nous a plu,
avec la blanche barbe du vieil homme.
A présent nous pouvons lui demander comment
se dit le vert, le bleu : elle sait, elle sait !

Heureuse terre, à présent que tu as vacance,
joue avec les enfants. Nous voulons t’attraper,
joyeuse terre. Et gagnera le plus joyeux.

Tout ce que lui apprit le maître, tant et tant,
et ce qui est écrit des racines aux longs
branchages compliqués : c’est le chant qu’elle chante !

Rainer Maria Rilke, 1922, Les Élégies de Duino, Les sonnets à Orphée, traduit de l’allemand par A. Guerne, Éditeur Le Seuil, collection Points, 1986.

Frühling ist wiedergekommen. Die Erde
ist wie ein Kind, das Gedichte weiß;
viele, o viele… Für die Beschwerde
langen Lernens bekommt sie den Preis.

Streng war ihr Lehrer. Wir mochten das Weiße
an dem Barte des alten Manns.
Nun, wie das Grüne, das Blaue heiße,
dürfen wir fragen: sie kanns, sie kanns!

Erde, die frei hat, du glückliche, spiele
nun mit den Kindern. Wir wollen dich fangen,
fröhliche Erde. Dem Frohsten gelingts.

O, was der Lehrer sie lehrte, das Viele,
und was gedruckt steht in Wurzeln und langen
schwierigen Stämmen: sie singts, sie singts!

Le Printemps des Poètes, affiche 2019 signée Enki Bilal

Les Sonnets à Orphée, de Rainer Maria Rilke, résumé de Babelio :

« De même qu’Alban Berg treize ans plus tard dédiera son concerto pour violon « à la mémoire d’un ange », Rilke compose en 1922 – et comme d’un seul souffle en trois semaines – les 55 sonnets constitutifs des Sonnets à Orphée à la mémoire (comme « tombeau », écrit-il en sous-titre du cycle) de Véra Ouckama Knoop (1900-1919), jeune danseuse qu’il avait prise en affection et qu’il incarne dans la figure d’Eurydice, pour dire que, face à la mort, il n’est d’espoir que de re-vie. Cette dernière, seul le chant du poète archétypal – le chant d’Orphée –, permet de l’envisager, au sens premier du verbe : ainsi voit-on la rose refleurir chaque année ; ainsi la fleur coupée, languissante, recouvre-t-elle sa vigueur pour peu qu’on la dispose dans un vase et l’humecte ; ainsi le printemps se révèle-t-il riche de promesses au sortir de l’hiver ; ainsi l’eau des aqueducs longe-t-elle, vive et perpétuelle, les tombeaux pour alimenter la bouche volubile des fontaines. Une strophe parmi d’autres dans le recueil résume peut-être cet espoir et cette sérénité :

Seul qui mangea avec les morts
du pavot, leur pitance,
saura des plus légers accords
garder la souvenance.

Comme si la mort seule nous unissait au chant. Comme si la mort seule en était l’origine. »

Rainer Maria Rilke est un écrivain autrichien, né en 1875 à Prague, et mort en 1926 à Montreux, en Suisse. Au terme d’une vie de voyages entrecoupés de longs séjours à Paris, il s’installe en 1921 à Veyras dans le Valais, pour soigner la leucémie qui l’emporte en quatre années. Poète lyrique, voire mystique, ayant beaucoup versifié en français à la fin de sa vie, il a également écrit un roman, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910), ainsi que des nouvelles, des pièces de théâtre; il est aussi le traducteur de pièces importantes de poésie française et italienne. (Wikipedia) article complet à : https://fr.wikipedia.org/wiki/Rainer_Maria_Rilke

Rainer Maria Rilke en 1900

Portrait de R.M.Rilke par Paula Modersohn-Becker, 1906, Musée Paula Modersohn-Becker, Brême (Allemagne)